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	<title>HISTOIRE D'ENTREPRISES</title>
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		<title>Pomona 1912 -2012</title>
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		<pubDate>Fri, 06 Apr 2012 12:29:28 +0000</pubDate>
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		<title>Exposition Casino</title>
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		<pubDate>Tue, 03 Apr 2012 10:30:40 +0000</pubDate>
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		<title>Jean-Claude Daumas et l’histoire industrielle de Franche-Comté</title>
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		<pubDate>Fri, 27 Jan 2012 13:11:59 +0000</pubDate>
		<dc:creator>administrator</dc:creator>
		
		<category><![CDATA[#10 - Janvier 12]]></category>

		<category><![CDATA[HE magazine]]></category>

		<category><![CDATA[Grand Témoin]]></category>

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		<description><![CDATA[Pour ouvrir ce dossier, la rédaction d’Histoire d’Entreprises s’est entretenue avec Jean-Claude Daumas. Professeur d’histoire économique contemporaine à l’Université de Franche-Comté, auteur d’ouvrages sur l’histoire du patronat et des entreprises, il a également dirigé plusieurs travaux sur l’industrie franc-comtoise et jurassienne.
 Au cours de cet entretien, Jean-Claude Daumas a déroulé pour nous l’histoire d’une région [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>Pour ouvrir ce dossier, la rédaction d’<em>Histoire d’Entreprises</em> s’est entretenue avec Jean-Claude Daumas. Professeur d’histoire économique contemporaine à l’Université de Franche-Comté, auteur d’ouvrages sur l’histoire du patronat et des entreprises, il a également dirigé plusieurs travaux sur l’industrie franc-comtoise et jurassienne.<br />
 Au cours de cet entretien, Jean-Claude Daumas a déroulé pour nous l’histoire d’une région marquée par une très forte spécialisation industrielle et par la transmission d’une culture technique appuyée depuis plusieurs siècles sur le travail du fer. Culture dont découlent de nombreux secteurs d’activité prégnants dans la région, comme l’automobile ou l’horlogerie. Jean-Claude Daumas a également brossé le portrait de dynasties patronales emblématiques, avant de revenir sur des événements marquants de l’histoire ouvrière, comme la grève de la Rhodia, l’affaire LIP ou encore l’importance du mouvement coopératif à Saint-Claude.<br />
 Un panorama historique qui permet de saisir l’originalité de l’industrie franc-comtoise.</strong></p>
<p><strong><img class="size-full wp-image-1604 alignleft" title="Jean-Claude Daumas - © Véronique Védrenne" src="http://www.histoire-entreprises.fr/wp-content/uploads/2012/01/2_article_daumas.jpg" alt="Jean-Claude Daumas - © Véronique Védrenne" width="300" height="378" />La Franche-Comté est formée de plusieurs territoires, tous très différents. Est-il pertinent de se proposer de faire l’histoire économique de cette région ?</strong><br />
 Effectivement, la Franche-Comté apparaît, au premier abord, comme une région sans réelle unité, constituée de territoires très différents, ayant chacun des trajectoires et des spécialisations industrielles particulières.<br />
 Au Nord-Est, dans le pays de Montbéliard, l’industrialisation a débuté par le textile et la petite métallurgie. C’est un secteur qui, à la fin du XIXe siècle, a été dominé par un patronat protestant à la tête de grandes entreprises comme Japy et Peugeot. C’est aujourd’hui par excellence le territoire de l’automobile qui réunit PSA et ses sous-traitants.<br />
 Au Sud-Est, le Jura est le territoire de la petite entreprise et de l’atelier à domicile. De nos jours, cette région est encore le théâtre du développement de plusieurs « systèmes productifs localisés » (1) : la lunette à Morez et le jouet à Moirans-en-Montagne.<br />
 Le Territoire de Belfort, lui, a été détaché de l’Alsace au moment de l’annexion allemande. Il a donc accueilli les entreprises alsaciennes qui migraient vers la « France de l’intérieur », par patriotisme et pour ne pas perdre le marché français. Cela fut le cas notamment de la Société Alsacienne de Constructions Mécaniques (la SACM) qui s’est installée à Belfort en 1871 et qui a fusionné en 1928 avec Thomson pour former Alsthom, devenu Alstom (2). C’est aujourd’hui le domaine des moteurs et des turbines.<br />
 Quant à la Haute-Saône, où l’industrie est relativement dispersée, elle a également une forte tradition de travail des métaux, à tel point que, aujourd’hui, avec 1900 établissements, ce secteur regroupe 38 % de l’emploi industriel du département.<br />
 Le dernier territoire industriel de la région est celui de l’horlogerie, réparti entre le Haut Doubs, autour de Morteau, et Besançon, devenue à la fin du XIXe siècle la capitale française de l’horlogerie. Cette industrie s’est caractérisée, jusque dans les années 70, par une juxtaposition de différentes formes de travail : petits ateliers, travail en chambre, manufactures intégrées. Longtemps dominée par de grandes entreprises comme la Rhodiacéta ou les Compteurs Schlumberger qui ont fermé leurs portes dans les années 80, l’activité bisontine est désormais structurée par un tissu de PME spécialisées dans les microtechniques.</p>
<p><strong>Peut-on tout de même trouver une caractéristique commune à ces territoires ?</strong><br />
 Oui ! Leur point commun, c’est une spécialisation industrielle extrêmement poussée. Cette spécialisation ancienne s’est encore renforcée au cours des dernières années : aujourd’hui, environ 22 % de la population active de Franche-Comté est employée dans l’industrie, ce qui en fait la première région industrielle française devant l’Alsace, la Haute Normandie et les pays de Loire. Notons cependant que la surreprésentation de l’industrie dans la région n’est pas seulement un héritage, elle résulte à la fois de la présence historique d’un grand constructeur automobile, Peugeot, et de la faiblesse du secteur des services, tant en termes d’emploi que de valeur ajoutée. Par ailleurs, sous une grande diversité industrielle se retrouve une matrice commune : le travail du fer.</p>
<blockquote><p>« Sous une grande diversité industrielle se retrouve une matrice commune : le travail du fer. C’est en effet dans ce secteur que va se développer cette fameuse excellence technique dont on parle tant pour la Franche-Comté. »</p>
</blockquote>
<p>C’est en effet dans ce secteur que va se développer cette fameuse excellence technique dont on parle tant pour la Franche-Comté, et qui, par divers cheminements, sera mobilisée dans d’autres secteurs industriels de la région. Il y a donc une vraie pertinence à choisir de consacrer un dossier à la Franche-Comté !</p>
<p><strong>Quelles sont les caractéristiques générales du processus d’industrialisation en Franche-Comté ?</strong><br />
 On peut mettre en avant deux caractéristiques à l’œuvre dès le XIXe siècle : des spécialisations locales fortes et la prédominance de la pluri-activité. J’en ai parlé en évoquant le Jura, il existe en Franche-Comté, dès le début du XIXe siècle, des « systèmes productifs localisés » : Montécheroux, capitale de la pince d’horlogerie ; Saint-Claude, qui a travaillé successivement la tournerie (les objets en bois), la pipe et le diamant ; Oyonnax, qui a fabriqué des peignes, d’abord avec du bois, puis avec de la corne, enfin avec du celluloïd ; Moirans, spécialisée dans les jouets en bois ; Morez, qui est passé de la clouterie à l’horlogerie puis à la lunetterie. Toutes ces localités, qui sont plutôt des gros bourgs que des villes, sont fortement marquées par la pluri-activité. On a affaire à des gens mi-paysans mi-ouvriers qui travaillent principalement à domicile. Ce système, qu’on appelle l’établissage, est motivé notamment par la géographie et le climat (on est dans une région de montagne très froide en hiver, coupée du monde plusieurs mois dans l’année), mais aussi par la démographie : si on prend le cas le mieux connu, celui de Morez (3), les petits propriétaires se tournent vers le travail industriel et la pluri-activité pour lutter contre la surcharge démographique du village. Certes, on assiste à la fin du XIXe siècle à un processus de rationalisation et de mécanisation, mais il n’y a pas de véritables usines, donc pas de déracinement, ce qui explique l’expression de « révolution douce » employée par Jean-Marc Olivier. Sur la soixantaine de lunetiers à l’époque, on compte peu de sociétés importantes. Il y a une concentration du capital mais pas de concentration du travail. La production reste dispersée en beaucoup d’ateliers.</p>
<p><strong>Finalement, l’industrie franc-comtoise est irriguée par une culture technique à la fois spécialisée (le métal) et applicable à toutes sortes de production ?</strong><br />
 Dans son livre <em>L’heure qu’il est. Les horloges, la mesure du temps et la formation du monde moderne</em> (1987), l’historien américain David Landes évoque une « culture de l’ingéniosité touche-à-tout » à propos du milieu où s’est développée l’horlogerie. Je trouve l’expression assez juste ; elle vaut pour tout l’arc jurassien, c’est-à-dire les deux côtés de la frontière franco-suisse. Il y a en effet un socle technique commun : le travail du fer, complément de celui du bois, qui s’est répandu dès le XVIIIe siècle parmi les populations instruites (qu’il s’agisse de celles de la montagne jurassienne ou de celles acquises au protestantisme autour de Montbéliard). La clouterie est au point de départ du développement d’activités plus complexes : c’est en effet par un jeu de filiations et de ruptures que les savoir-faire maîtrisés dans la petite métallurgie ont été réinvestis dans d’autres activités – horlogerie, machine-outil, bicyclette, automobile, microtechniques. Les échanges avec les espaces voisins, la Suisse bien sûr, mais aussi la Savoie et l’Alsace, ont joué un rôle important dans la diffusion, l’adaptation et l’enrichissement de cette culture technique et favorisé l’innovation.<br />
 Prenons l’exemple de Montécheroux, dans le pays de Montbéliard : au départ, il s’agit d’un gros village qui s’est spécialisé dans la clouterie et la quincaillerie, un travail du métal assez peu qualifié. Puis, au début du XIXe siècle, un Suisse de confession protestante, venant du Locle, introduit la technique de fabrication de la pince d’horlogerie. Il est immédiatement imité car il n’y a pas de difficultés majeures à fabriquer ce type d’outils. Dans ce cas-là, comme dans bien d’autres, le savoir-faire est transmis localement et s’acquiert par l’apprentissage – il n’y a pas d’école. À Montécheroux comme à Morez, les fabricants de pinces sont du reste des agriculteurs pluri-actifs : la population ayant augmenté plus vite que les ressources, ils se tournent vers le travail artisanal – comme à Morez dont nous avons parlé. <br />
 Pendant la première moitié du XIXe, le travail se fait principalement à domicile, et c’est seulement à partir du milieu du siècle qu’on voit apparaître une dissociation entre fabricants et ouvriers paysans. On assiste ensuite à un processus de concentration qui aboutit à la fin du XIXe siècle à la construction des premières usines : il n’y en aura jamais plus de trois. <br />
 <img class="alignright size-full wp-image-1605" title="Jean-Claude Daumas (interview) - © Véronique Védrenne" src="http://www.histoire-entreprises.fr/wp-content/uploads/2012/01/3_daumas.jpg" alt="Jean-Claude Daumas (interview) - © Véronique Védrenne" width="358" height="278" />Parallèlement, les fabrications évoluent : au départ, les ouvriers de Montécheroux fabriquent tous les outils servant à fabriquer les montres, dont la fameuse pince ; puis, face à la concurrence des entreprises allemandes, ils se spécialisent sur la pince dont ils produisent différents modèles, à destination des horlogers, des cordonniers ou des lunettiers. À Montécheroux, à Morez, à Besançon, ailleurs aussi, l’émigration suisse a joué un rôle essentiel. Mais il faut souligner que le flux qui, au XIXe siècle, allait de la Suisse vers la France, s’est inversé au XXe siècle, notamment avec le développement des migrations quotidiennes du travail chez les frontaliers, qui ont pris beaucoup d’ampleur depuis les années soixante. Au XIXe siècle, dans l’horlogerie, il y avait un véritable bassin transfrontalier pour le recrutement de la main-d’œuvre, les ouvriers se déplaçant en fonction des relations de dépendance et de concurrence existant entre des centres horlogers aux spécialisations différentes. À Besançon, la colonie suisse (8,4% de la population en l’an IV) a maintenu, au moins jusque dans les années 1860, une forte conscience de son identité, celle-ci étant fondée à la fois sur des relations de parenté et de mariage nombreuses, sur un même métier, celui d’horloger (même si en fait il se décomposait en diverses spécialités), sur l’appartenance à la confession réformée et sur une sensibilité politique libérale.</p>
<p><strong>L’horlogerie, qui a été un des fers de lance de l’industrie comtoise, est-elle le produit de cette « émigration du travail » ?</strong><br />
 Elle doit en effet son démarrage à une impulsion extérieure. L’apparition de l’horlogerie dans la région remonte à 1793, année où arrive une colonie helvétique de près de 80 horlogers, guidée par Laurent Mégevand, qui fuit la Suisse pour avoir soutenu la Révolution française et exprimé des sympathies jacobines. Installé à Besançon, Mégevand crée, avec l’aide de certains membres de l’Assemblée Constituante, la Manufacture d’Horlogerie Française, qui est en réalité une manufacture « dispersée » puisque tous ses ouvriers travaillent à domicile. Son affaire est un désastre financier, il fait rapidement faillite et finit totalement ruiné à peine cinq ans plus tard. Mais l’industrie horlogère de Besançon et du Doubs est alors solidement amorcée, de même que l’organisation de la production. La partie « noble » du travail est effectuée en ville ; les pièces détachées sont fabriquées dans les campagnes. Quant aux ébauches, un point crucial pour l’horlogerie, elles proviennent de Beaucourt (dans le pays de Montbéliard) ou de Suisse. Cette dépendance à l’égard de la Suisse est un point qu’il faut souligner, car c’est un phénomène durable qui explique en partie l’incapacité de l’industrie bisontine à se moderniser dans les années 70. Mais revenons au XIXe siècle. À cette époque, Besançon travaille essentiellement pour le marché national. En 1889, la ville contrôle 89% de la production française !</p>
<blockquote><p>« Au XIXe siècle, Besançon travaille essentiellement pour le marché national. En 1889, la ville contrôle 89% de la production française d’horlogerie ! »</p>
</blockquote>
<p>Le système en place repose toujours sur l’établissage, avec toutefois une particularité : la création de « manufactures », c’est-à-dire d’entreprises qui contrôlent la totalité des opérations de fabrication et de vente et qui réalisent leurs propres ébauches. En réalité, elles sont peu nombreuses. C’est le cas, par exemple, de la Société anonyme d’horlogerie et, plus tard, de Lip – qui à l’époque s’appelle Lipman.<strong></strong></p>
<p><strong>Pourquoi cette industrie sombre-t-elle dans les années 70 ?</strong><br />
 L’industrie horlogère subit peu de transformations entre la fin du XIXe siècle et la Seconde Guerre mondiale. La rupture se produit dans les années 60. Deux chocs surviennent alors : un choc technologique, avec l’introduction de la montre à quartz (alors que Besançon travaille la montre mécanique) ; et un choc commercial, avec l’arrivée sur le marché de nouveaux producteurs asiatiques, qui fabriquent évidemment beaucoup moins cher. La filière, fragilisée, est aussi désorganisée par l’émergence de conflits entre les entreprises au sujet des délais de livraison, de la qualité des produits ou des gammes de fabrication. Pour relancer ce secteur mal en point, le gouvernement exige l’intervention de grandes entreprises. Or il n’existe aucune grande entreprise dans le monde de l’horlogerie. L’État fait donc appel à deux grandes firmes extérieures au secteur : Thomson (spécialisée dans la fabrication de matériel électronique et audiovisuel), puis Matra (alors spécialisée dans l’aéronautique, l’armement, l’automobile et la plasturgie), et leur demande de créer des « départements » horlogers en leur sein (4). Mais pour ces entreprises, l’horlogerie est une activité complètement annexe. Et leur intrusion dans le réseau de PME bisontines (5) a un effet déstabilisateur. Parallèlement, les capitaux suisses, déjà présents dans de nombreuses entreprises, renforcent leur main-mise sur le secteur. Tous ces éléments empêchent à l’évidence une réaction collective de la part de la filière – comme cela s’est fait en Suisse à la même époque. <br />
 Conséquences : une saignée brutale. Entre 1975 et 1990, l’industrie horlogère franc-comtoise perd plus de la moitié de ses effectifs. Certaines entreprises parviennent à s’en sortir en conservant des marchés de niche comme l’habillage. Mais la plupart doivent se reconvertir et se tournent vers les microtechniques.</p>
<p><strong>Les microtechniques sont alors devenues la nouvelle spécialité industrielle de la Franche-Comté</strong>.<br />
 Dans la région, le développement des microtechniques est le résultat d’une initiative de l’appareil scolaire : en pleine crise de l’horlogerie, alors qu’il faut trouver de nouveaux débouchés professionnels, un lycée professionnel crée un diplôme de microtechnique (en fait de micromécanique). Très rapidement, les institutions régionales soutiennent le développement de ce secteur d’activité afin de préserver le tissu de PME et de sauvegarder l’emploi. Aujourd’hui, avec un peu de recul, on peut dire que la reconversion a été réussie. Dans le domaine de la micromécanique (découpage, moulage, traitement de surface…), les entreprises se sont appuyées sur des savoir-faire anciens. En revanche, le mixage des technologies de la mécanique et de l’électronique a été beaucoup plus difficile, et il a fallu du temps pour passer de pièces à fonction simple aux composants miniaturisés de haute précision à fonctions multiples. Soutenu par les structures de recherche existantes et par une filière de formation complète (du CAP à l’ingénieur), le développement de ce secteur pâtit cependant de l’absence de grands donneurs d’ordre. Aujourd’hui, les microtechniques représentent environ 400 entreprises et 14000 salariés, l’essentiel étant d’ailleurs localisé à Besançon (6). La plupart des entreprises du secteur sont de petite taille, la plus importante étant Bourgeois Découpage, fondée en 1929, qui compte aujourd’hui 600 salariés.</p>
<p><strong>Vous avez parlé d’un tissu de PME pour l’industrie horlogère. Est-ce le profil-type des entreprises de la région ?</strong><br />
 En fait, le tissu industriel régional est formé d’un grand nombre de PME et d’une poignée de grands établissements internationaux. En 2005, seuls 12 établissements comptaient plus de 500 salariés, la plupart étant d’ailleurs concentrés dans le nord de la région – à Montbéliard (Peugeot Automobiles, Faurécia, Peugeot Motocycles), Vesoul (Peugeot) et Belfort (Alstom). Mais, historiquement, les entreprises francs-comtoises sont incroyablement diverses, tant par leurs structures que par leurs trajectoires. Revenons au XIXe siècle. Celles qui travaillent la pince, à Montécheroux, sont des entreprises fragiles qui atteignent rarement la troisième génération. Dans les secteurs de la lunette comme Morez, des entreprises familiales se créent qui sont parfois à l’origine de « mini-dynasties », mais leur poids économique reste faible.<br />
 Dans le secteur de l’horlogerie, deux entreprises se détachent du lot, en raison de leur histoire : Bourgeois et Lip. Les Lip sont une famille d’horlogers juifs, d’origine alsacienne, qui s’installe à Besançon à la fin du XIXe siècle. L’entreprise, dirigée par Emmanuel Lipman, passe ensuite dans les mains de son fils Camille, puis de ses petits-fils Lionel et Frédéric. Elle demeure emblématique non seulement par sa fin (la fameuse « affaire Lip » de 1973), mais d’abord et surtout parce qu’elle a été l’une des seules grandes manufactures intégrées de Besançon et a incarné le rayonnement de l’horlogerie française (7). Quant aux Bourgeois, eux, ils s’établissent comme paysans sur le plateau de Maiche en 1775, puis, dans les années 1840, se tournent vers la fabrication de boîtes de montres – dans un premier temps à domicile dans leur ferme-atelier, avant de franchir un cap « industriel » dans les années 1860-1870. Aujourd’hui, c’est une entreprise toujours familiale, de petite taille, qui a reçu le label de « patrimoine vivant », et qui est spécialisée dans trois domaines : les montres sans bracelet, la bijouterie et la galvanoplastie des surfaces en métaux précieux. <br />
 Enfin, dans le nord de la Franche-Comté, on trouve quelques grandes dynasties qui sont à la tête de grandes entreprises : en premier lieu les Japy et les Peugeot, de confession protestante (8), et les Viellard-Migeon (9), ces derniers appartenant aujourd’hui au club très fermé des Hénokiens (10).</p>
<p><strong><img class="alignleft size-full wp-image-1606" title="Jean-Claude Daumas (interview) - © Véronique Védrenne" src="http://www.histoire-entreprises.fr/wp-content/uploads/2012/01/6_daumas.jpg" alt="Jean-Claude Daumas (interview) - © Véronique Védrenne" width="357" height="277" />Les patrons de Franche-Comté sont-ils paternalistes ? Y a-t-il un paternalisme spécifique à la région ?</strong><br />
 On peut dire que les « grands patrons » protestants du Nord de la Franche-Comté développent très tôt des politiques paternalistes. Il faut sans doute ici faire une distinction entre différents types de paternalisme marqués par des inspirations idéologiques diverses. D’un côté, il y a un paternalisme catholique, autoritaire et conservateur, qui ne dissocie pas restauration religieuse et action sociale, et qui ne laisse guère de liberté (notamment de conscience) à l’ouvrier. De l’autre, une forme de paternalisme qui rassemble des laïcs socialisants (Godin et son familistère à Guise), des républicains libéraux, des juifs, qui, par conviction philosophique et pragmatisme, considèrent que les patrons ont une responsabilité sociale mais que l’ouvrier ne doit pas être prisonnier de son patron. Enfin, des patrons protestants qui sont convaincus que le progrès social n’est pas incompatible avec l’industrialisation (en Alsace, ils sont à l’origine de la législation sur le travail des enfants) et qui, à côté des œuvres sociales traditionnelles (sociétés de secours mutuel, coopératives d’achat, logements, lieux de culte), mettent l’accent sur l’école et la formation du personnel.</p>
<blockquote><p>« Les grands patrons protestants, convaincus que le progrès social n’est pas incompatible avec l’industrialisation, mettent l’accent sur l’école et la formation du personnel. »</p>
</blockquote>
<p>C’est dans cette lignée que se situent les Peugeot et les Japy. Ils accordent une importance majeure à l’instruction, fondamentale pour éduquer et moraliser une main-d’œuvre dont ils se sentent responsables. L’enseignement, en particulier la formation technique dispensée aux ouvriers, aux contremaîtres puis aux cadres, assure la transmission des savoir-faire et le renouvellement de la force de travail.</p>
<p><strong>Qu’en est-il des organisations patronales ?</strong><br />
 On trouve en Franche-Comté les mêmes organisations que partout ailleurs. L’UIMM (11) est bien sûr particulièrement présente puisque ces entreprises dépendent pour beaucoup de la métallurgie, que ce soit les PME de l’horlogerie ou les « grands » du Nord, comme la SACM (ancêtre d’Alstom), Peugeot ou Japy.<br />
 Il existe aussi des organisations plus spécifiques, telle la Chambre syndicale de l’industrie du Haut-Rhin et des régions limitrophes. Le nom est trompeur car en réalité il s’agit bien de la Franche-Comté… Ce groupement, créé à l’issue de la Première Guerre mondiale, est une initiative des dirigeants de la SACM et de Japy, destinée à répondre à deux enjeux : mettre fin aux grèves qui éclatent dans la région et réintégrer l’Alsace. Le groupement réunit 29 grandes entreprises installées plutôt dans le nord de la région, à Montbéliard, en Haute-Saône et dans le Territoire de Belfort. Ses effectifs augmentent rapidement pour atteindre 60 membres en 1921 – année où il change de nom pour devenir « l’Association Industrielle de Belfort et des régions limitrophes » – et 221 en 1953, année de son apogée. Cette association, extrêmement puissante car contrôlée par les très grandes entreprises du secteur, agit dans les domaines du chômage, de la santé, du logement des ouvriers – c’est-à-dire des œuvres sociales « classiques » – mais aussi, et c’est plus original, elle veut influer sur l’organisation économique du territoire et la formation professionnelle. L’association soutient ainsi la création de cours professionnels pour les ouvriers qualifiés. Et pendant les Trente Glorieuses, précisément en 1962, elle participe à la création d’une école d’ingénieurs, qui deviendra, après des regroupements avec d’autres institutions, l’Université technologique de Belfort Montbéliard (UTBM). Les organisations patronales francs-comtoises se distinguent donc par quatre traits majeurs : un enracinement territorial manifeste (le nord de la Franche-Comté) ; une forte discipline collective qui se donne à voir notamment lors des grèves ; un intérêt constant pour les questions de formation ; enfin, un lien étroit maintenu avec les élites politiques locales, dans un souci de défense de l’intérêt du territoire.</p>
<p><strong>Si l’on passe du côté des mouvements ouvriers, que peut-on dire de la Franche-Comté ?</strong><br />
 L’exemple de Besançon est assez emblématique. Le mouvement ouvrier bisontin est, comme à l’échelon national, divisé entre la CGT et la CFDT, mais ici la CFDT domine largement. On est en effet sur une terre catholique, où la gauche révolutionnaire a toujours été très minoritaire. Et la prépondérance de la CFDT n’a pas été sans influence sur les deux conflits majeurs de la période : la Rhodia en 1967 et Lip en 1973 (12).<br />
 On trouve aussi dans la région des syndicats beaucoup plus spécialisés et qui ont pu être extrêmement puissants. C’est le cas de la Chambre syndicale des ouvriers diamantaires de Saint-Claude (13). Sa singularité est de chercher à réguler le marché du travail (salaires, durée du travail, formation, etc.) et de donner une dimension internationale à son action. Membre depuis sa création en 1905 de l’Alliance universelle des ouvriers diamantaires (AUOD), qui réunit des syndicats des Pays-Bas, de Suisse, du Royaume-Uni, de France, d’Allemagne et des États-Unis, elle s’efforce de réduire la concurrence entre les ouvriers diamantaires à l’échelle internationale et d’améliorer leur condition en participant à tous les combats de l’AUOD : unification des tarifs, journée de huit heures, semaine de congés, contrôle de l’apprentissage et réduction de la production en période de crise (dans les années 30).<br />
 Le syndicalisme du Jura entretient quant à lui des liens très étroits avec la Suisse, et il existe de nombreux débats entre les ouvriers francs-comtois et les anarchistes qui se trouvent de l’autre côté de la frontière.</p>
<p><strong>Bien avant les coopératives lancées par des anciens de Lip, la Franche-Comté n’a-t-elle pas été une terre de coopératives ouvrières ?</strong><br />
 Il faut bien distinguer les fruitières – des coopératives fromagères où les paysans mettent en commun leur lait pour fabriquer un fromage à pâte dure, le Comté (14), ou vinicoles (Arbois) – des coopératives ouvrières – de consommation ou de production – qui se forment à la fin du XIXe siècle. Il n’y a ni filiation ni influence réciproque. Concernant les coopératives ouvrières, la Franche-Comté tient en effet une place importante en raison de ce qu’on a appelé «l’école de Saint-Claude ». Rappelons brièvement le contexte : dans le bouillonnement idéologique qui agite le mouvement ouvrier à la fin du XIXe siècle, on discute de la question de savoir comment améliorer le sort des ouvriers tout en préparant leur émancipation finale. La coopérative paraît un bon moyen d’y répondre : elle permet de lutter contre la vie chère tout en éduquant le prolétariat.<br />
 Plusieurs exemples jouent un rôle stimulant, en particulier la Maison du Peuple de Gand, ou encore la Bellevilloise en France. En Franche-Comté, à la fin du XIXe siècle, la ville de Saint-Claude voit naître une forme spécifique de coopération, désignée sous le nom d’« école de Saint-Claude ». Inspirée des principes théorisés à Lyon en 1834 par Michel-Marie Derrion (créateur d’épiceries coopératives), cette « école » interdit tout partage des bénéfices et préconise de les réinvestir dans le fonctionnement et le développement de la coopérative. À l’inverse, « l’école de Nîmes », représentée par l’économiste Charles Gide, prône la distribution des bénéfices aux sociétaires. Partout en France, syndicalistes, socialistes et coopérateurs débattent des mérites des deux écoles, mais le modèle de Saint-Claude suscitera peu d’émules. En fait, l’école de Saint-Claude se développe principalement grâce à un personnage local très charismatique, Henri Ponnard, qui rédige en 1899 les statuts d’une Maison du peuple (15). Il s’agit pour lui de créer un véritable « monde ouvrier » prenant en charge tous les aspects de la vie. Une coopérative de consommation (déjà créée en 1881 sous le nom La Fraternelle), un café, un restaurant, une imprimerie, une bibliothèque, ou encore un théâtre entourent peu à peu la Maison du Peuple qui est à la fois un centre d’activité sociale (caisse de secours, etc.), un lieu de réunion pour les syndicats, et le siège du journal Le Jura socialiste. Parallèlement à cette Maison du Peuple, des coopératives de production voient le jour à Saint-Claude, notamment dans le secteur du diamant : l’Adamas en 1892 et Le Diamant en 1897 (16).</p>
<p><strong><img class="alignright size-full wp-image-1607" title="Jean-Claude Daumas - © Véronique Védrenne" src="http://www.histoire-entreprises.fr/wp-content/uploads/2012/01/5_daumas.jpg" alt="Jean-Claude Daumas - © Véronique Védrenne" width="322" height="404" />Reste-t-il aujourd’hui des traces de ces « histoires industrielles » ?</strong><br />
 Une partie des industries de la Franche-Comté recouvraient des activités où le savoir-faire technique comptait beaucoup. Cela explique sans doute l’origine du Musée des techniques et cultures comtoises, qui est un réseau thématique et régional unique en France, composé d’une douzaine de musées (17). Son objectif est de conserver, de faire connaître le patrimoine, les savoir-faire, et les gestes techniques auprès du public. C’est d’autant plus remarquable que certains lieux sont encore en activité, comme à la Cristallerie de la Rochère, reconnue « patrimoine vivant », où l’on produit à la fois du verre soufflé à la bouche et du verre mécanique. <br />
 À côté de ce magnifique réseau de musées figure une série de sites qui n’ont pas fait l’objet de mesures de protection et dont la valorisation est problématique. Le cas le plus connu est celui de la Rhodia : l’usine a fermé en 1982 et enchaîné depuis les propriétaires successifs dont le dernier, une société immobilière, prétend négocier sa cession à la municipalité à un prix très élevé. L’extension du site, sa localisation en zone inondable, le coût exorbitant de sa dépollution (métaux lourds, amiante), le faible intérêt architectural de beaucoup de bâtiments rendent inenvisageable la conservation intégrale de l’usine et sa réhabilitation. La municipalité entend conserver une petite partie des bâtiments (les bureaux) à titre de « relique historique ». Mais la Rhodia risque bien de perdre de sa dimension industrielle…<br />
 Enfin, je n’aurais garde d’oublier, même si elle appartient à une autre époque de l’histoire de l’industrie, la Saline royale d’Arc-et-Senans (18). Construite par l’architecte Claude Nicolas Ledoux entre 1775 et 1779, elle a produit du sel – de moins en moins – jusqu’en 1895. Laissée à l’abandon, pillée, endommagée par un incendie, ses pierres vendues à l’encan, elle a été sauvée de la ruine définitive par le département du Doubs qui l’a achetée en 1927. Cependant, on a longtemps hésité sur l’usage à lui donner avant de la restaurer. Elle a été classée au patrimoine mondial de l’Unesco en 1982 mais, vidée de sa mémoire industrielle et de sa machinerie technique, elle a fait l’objet de réinterprétations hasardeuses puisqu’on a voulu y voir un lieu d’utopie alors que cette manufacture de sel est un très beau témoignage de l’architecture industrielle de l’âge classique.</p>
<p><em>Propos recueillis par Claire Moyrand</em><em><br />
 Photos : © Véronique Védrenne</em></p>
<p><strong>NOTES</strong><br />
 (1) Un Système Productif Localisé (SPL) se caractérise par une spécialisation du territoire dans la fabrication d’un produit spécifique, exigeant la mise en œuvre de savoir-faire accumulés localement, l’agglomération de PME spécialisées, une division du travail très poussée entre les entreprises, une combinaison de concurrence et de coopération ainsi qu’un fort sentiment d’appartenance à la communauté locale. Dans tous les cas, un SPL est toujours le résultat d’une alchimie particulière entre des facteurs économiques, sociaux, culturels, institutionnels et politiques, liés à un territoire spécifique.<br />
 (2) Voir l’article de Robert Belot et Pierre Lamard dans ce même dossier (<em>Histoire d’Entreprises</em> n°10, page 36).<br />
 (3) Voir l’ouvrage de Jean-Marc Olivier, <em>Des clous, des horloges et des lunettes</em>, CTHS, 2004<br />
 (4) Création du pôle Matra Horlogerie avec Thomson en 1982.<br />
 (5) Peu d’entreprises atteignent les 500 salariés, et c’est toujours le cas aujourd’hui.<br />
 (6) Voir l’article de Sophie Carel dans ce même dossier (<em>Histoire d’Entreprises</em> n°10, page 68).<br />
 (7) Voir encadré détaillé dans la version papier du magazine.<br />
 (8) Voir encadré détaillé dans la version papier du magazine.<br />
 (9) Voir encadré détaillé dans la version papier du magazine.<br />
 (10) L’association des Hénokiens rassemble des entreprises qui ont toutes au moins 200 ans d’existence, qui sont dirigées par un des descendants du fondateur, dont la majorité du capital est encore détenue par la famille d’origine et qui sont en bonne santé financière.<br />
 (11) L’UIMM (Union des industries et métiers de la métallurgie) est une fédération patronale française regroupant les principales entreprises françaises dans le domaine de la métallurgie.<br />
 (12) Voir encadré détaillé dans la version papier du magazine.<br />
 (13) Voir à ce sujet la thèse en cours de Thomas Figarol intitulée « La taille du diamant et les ouvriers diamantaires à Saint-Claude et dans le Haut-Jura des années 1870 à 1930 », sous la direction de Jean-Claude Daumas, Université de Franche-Comté.<br />
 (14) Voir l’article de Fanny Desseauve dans ce même dossier (<em>Histoire d’Entreprises</em> n°10, page 70).<br />
 (15) Voir l’article de Julien Grimaud dans ce même dossier (<em>Histoire d’Entreprises</em> n°10, page 76).<br />
 (16) Voir l’article de Patricia Guyard, des Archives Départementales du Jura, dans ce même dossier (<em>Histoire d’Entreprises</em> n°10, page 80).<br />
 (17) Voir l’article de Fanny Desseauve dans ce même dossier (<em>Histoire d’Entreprises</em> n°10, page 70 et Portfolio).<br />
 (18) Voir l’article de Fanny Desseauve dans ce même dossier (<em>Histoire d’Entreprises</em> n°10, page 74).</p>
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		<title>Les chaussures Bata, une des toutes premières firmes globalisées</title>
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		<pubDate>Fri, 27 Jan 2012 11:28:46 +0000</pubDate>
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		<category><![CDATA[#10 - Janvier 12]]></category>

		<category><![CDATA[HE magazine]]></category>

		<category><![CDATA[Saga]]></category>

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		<description><![CDATA[« Les pieds légers des jeunes filles trottent par millions, des millions de pas d’hommes fatigués foulent le globe dans une harmonie interrompue : Bata […]  Après la dictature de la chaussée, la dictature du chemin. Après la dictature de l’auto, la dictature de la chaussure. Bata bat Ford ; Zlin, bat Détroit. » (1) Qui n’a jamais croisé [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><strong><em>« Les pieds légers des jeunes filles trottent par millions, des millions de pas d’hommes fatigués foulent le globe dans une harmonie interrompue : Bata […]  Après la dictature de la chaussée, la dictature du chemin. Après la dictature de l’auto, la dictature de la chaussure. Bata bat Ford ; Zlin, bat Détroit. »</em> (1) Qui n’a jamais croisé le chemin d’un magasin Bata ? Qui ne s’est jamais arrêté sur l’une de ses vitrines au détour d’une avenue ? Nombreux sont ceux qui ont porté une paire de ces fameuses Bata&#8230; Mais qui sait que tout a commencé à la fin du XIXe siècle, dans une bourgade du sud-est de la Bohême-Moravie nommée Zlin ?</strong></p>
<p><img class="alignleft size-full wp-image-1588" title="Tomáš Bat’a (1876-1932), fondateur de l’entreprise - © Fondation Tomas Bata Zlin" src="http://www.histoire-entreprises.fr/wp-content/uploads/2012/01/2_article_bata.jpg" alt="Tomáš Bat’a (1876-1932), fondateur de l’entreprise - © Fondation Tomas Bata Zlin" width="358" height="386" />Cette histoire longtemps fut oubliée. Le « rideau de fer » qui s’est abattu près de cinquante ans sur l’est de l’Europe nous a fait perdre de vue que la Tchécoslovaquie de l’entre-deux-guerres était le pays le plus industrialisé de l’Europe orientale : Bata et Skoda (l’automobile et l’armement) était ses deux joyaux. Les Trente Glorieuses et la diffusion du fordisme nous ont ensuite fait perdre de vue cette expérience réussie d’hybridation des méthodes alors disponibles d’organisation et de rationalisation de la production (Taylor et Ford, mais pas seulement), qui ont pourtant donné lieu à d’intenses débats dans toute l’Europe, y compris en France. Pourtant cette histoire nous parle aujourd’hui ; elle nous dit quelque chose de la modernité et du travail, du commerce et de la globalisation. Tomas Bat’a, son principal protagoniste, voulait chausser l’humanité toute entière. Au début des années 1930, alors que frappe la crise, il proclame, loin de toute méthode Coué : <em>« Ne craignons pas l’avenir. La moitié des habitants de cette planète a les pieds nus et moins d’un cinquième est bien chaussé. »</em> Il a, dans une large mesure, réussi son pari.</p>
<p><strong>ZLIN, LE DÉTROIT DE LA CHAUSSURE</strong></p>
<p><em>« Monsieur Bata, Ah tu peux être fier de toi, D’un terrain pauvre et isolé, Tu as fait naître la prospérité. »</em> (2) Tomas Bat’a crée son entreprise à Zlin en 1894. À l’origine, c’est une petite fabrique de chaussures qui ne compte pas plus de cinquante ouvriers. Son créneau, la Bat’ovski, une chaussure légère, bon marché, en toile de coton et semelle de cuir. La fabrique connaît un important développement au cours de la Première Guerre mondiale grâce aux commandes militaires. En 1900, l’usine de Zlin compte 120 ouvriers ; en 1914, 2000 ; en 1917, elle en occupe 4000. À partir de la fin des années 1920, les effectifs connaissent à nouveau une forte augmentation : 8 300 en 1927 et 43 000 en 1935 ! Dans le même temps, la production quotidienne de chaussures des usines de Zlin passe de 8 000 paires en 1923 à 168 000 en 1935 (soit 42,5 millions de paires par an). L’entreprise arrive entre 1922 et 1927 à diviser le prix moyen d’une paire de chaussures par quatre ! Les augmentations en terme d’effectif et de production, la baisse des coûts de revient et donc du prix des chaussures, correspondent à la réorganisation du travail dans l’usine : planification de la production, système d’autonomie des ateliers (chacun des ateliers possède son propre plan de production, sa propre comptabilité, un intéressement collectif aux résultats, etc.), installation de chaînes de fabrication…</p>
<p><img class="alignright size-full wp-image-1589" title="Atelier de construction des machines, 1924 - © Fondation Tomas Bata Zlin" src="http://www.histoire-entreprises.fr/wp-content/uploads/2012/01/3_bata.jpg" alt="Atelier de construction des machines, 1924 - © Fondation Tomas Bata Zlin" width="334" height="208" />Cette réorganisation du travail, Tomas Bat’a l’impulse après plusieurs voyages outre-Atlantique. En 1904, il travaille près de Boston (le Massachussetts, la région de Lynn, est alors le centre mondial de la production de chaussures) dans l’usine de l’un de ses compatriotes et en tire nombre d’enseignements, s’agissant notamment de la mécanisation de la production. Il revient aux États-Unis en 1911 afin de repérer de nouvelles machines-outils, avant de se lancer dans une production de chaussures tout cuir. Enfin, en 1919, il visite, admiratif, les usines automobiles de Henry Ford à Détroit.</p>
<p>Zlin, c’est aussi Le Creusot de la famille Schneider. Rappelons cet extrait du discours du député français socialiste Léo Lagrange en 1933 : <em>« Dans cette ville où les rues, les places, les monuments, tous les édifices publics sont la propriété de M. Schneider ; dans cette ville où l’on voit les petits gamins qui se rendent à l’école porter le ceinturon aux armes de M. Schneider, dans cette ville où tout rappelle la domination du grand maître de forges, dans cette ville où s’élève le château de la Verrerie, symbole de la domination la plus odieuse qui soit […]. »</em> (3) Zlin, à l’instar du Creusot, est une véritable ville-usine, une « Bataville » couvrant plusieurs hectares et dominée par la famille du fondateur. Sur le site sont regroupés des tanneries, une briqueterie, une fabrique de produits chimiques, une usine de constructions mécaniques et de réparation de machines, des ateliers pour la production de caoutchouc, une fabrique de pâtes à papier et de carton (pour les emballages notamment), une de tissus (pour les doublures des chaussures et pour les chaussettes), une de cirage… Intégration horizontale et verticale. L’ensemble est pourvu en matières premières par les forêts, les mines et les raffineries, propriétés du groupe en Moravie méridionale. Les ouvriers, les « Batamen », et leurs familles, ont à leur disposition tous les services nécessaires à la vie quotidienne : logements, magasins, écoles, hôpital, etc.</p>
<blockquote><p>« Zlin, est une véritable ville-usine, une “Bataville” couvrant plusieurs hectares et dominée par la famille du fondateur. »</p>
</blockquote>
<p>En fait, il s’agit quasiment d’un univers totalitaire, à mi-chemin entre Orwell et Chaplin. Orwell pour les slogans – plus de 600 ! – inscrits sur les façades des bâtiments, martelant <em>« une usine, un but »</em>, <em>« propreté et ordre = qualité »</em> ou encore <em>« le travail anoblit l’Homme »</em>… Chaplin pour l’immeuble de l’administration construit en 1934 par le successeur de Tomas, avec sa pièce-ascenseur aménagée en bureau, qui permet au responsable de ne jamais quitter son siège et, à l’aide d’une simple pression sur un clavier, de se déplacer d’étage en étage et de contrôler chacun des services, chacun des employés ; un immeuble entièrement climatisé, le plus haut du pays à l’époque (16 étages), qui comporte une terrasse offrant une vue panoramique sur les usines et les logements ouvriers. Une véritable tour de contrôle…</p>
<p><img class="alignleft size-full wp-image-1590" title="Usines Bat’a à Zlín, 1928 - © Fondation Tomas Bata Zlin" src="http://www.histoire-entreprises.fr/wp-content/uploads/2012/01/4_bata_usine.jpg" alt="Usines Bat’a à Zlín, 1928 - © Fondation Tomas Bata Zlin" width="382" height="274" /></p>
<p><strong>CHAUSSER LA PLANÈTE</strong></p>
<p>À 5h56 du matin, le 12 juillet 1932, l’avion de la compagnie Bata Schuh A.G., propriété du groupe, s’écrase au décollage dans le brouillard de Zlin, après avoir heurté une cheminée d’usine haute de 20 mètres. Tomas Bat’a meurt sur le coup. Les obsèques rassemblent plus de 60 000 personnes. Un journaliste américain écrit :<em> « Le pays enterre aujourd’hui son héros. Chaque peuple possède le sien à un moment donné, que ce soit un roi, un chef militaire, un acteur ou un sportif ; celui-ci était un cordonnier. »</em> Son demi-frère, Jan Bat’a, lui succède et poursuit son objectif de chausser la planète. <br />
 À la date de l’accident, des usines sont en construction en Pologne, en Lettonie, en Roumanie ; celle de Moehlin en Suisse est sur le point d’ouvrir ; celle d’Hellocourt près de Metz en Moselle entre en production en 1934. Des usines en Grande-Bretagne, aux Pays-Bas, en Yougoslavie, mais aussi au Brésil, au Kenya, au Canada et aux  États-Unis, vont suivre dans la décennie. En Inde, « Batanagar » est installée près de Calcutta et compte dès la fin des années 1930 près de 7 500 Batamen. Le modèle Bata s’adapte partout à la société d’accueil, créant par exemple en Inde des cantines pour végétariens et respectant le système des castes. En échange, les exigences envers les ouvriers sont aussi fortes qu’en Europe : <em>« Be courageous. The best in the world is not good enough for us. Loyalty gives us prosperity &amp; happiness. Work is a moral necessity ! »</em> (4)<br />
 Dès 1934, la firme dispose de 300 magasins en Amérique du Nord, d’un millier en Asie, de plus de 4 000 en Europe, en comptant les quelque 250 succursales françaises. En 1938, le groupe emploie un peu plus de 65 000 personnes à travers le monde, dont 36 % hors de Tchécoslovaquie. Bata est-elle sur le point d’envahir le monde ?</p>
<p><strong>BATA, LA « DANGEREUSE PIEUVRE »</strong></p>
<p>L’installation de Bata dans un nouveau pays n’est pas sans poser problèmes aux autres acteurs du secteur qui décrivent le groupe comme une « dangereuse pieuvre ». Une véritable croisade anti-Bata s’organise en Europe de l’ouest. En France, le « comité contre le gigantisme » ou « comité anti Bata », regroupe un grand nombre de PME. <br />
 <img class="alignright size-full wp-image-1591" title="Succursale Bat’a à Prague, 1919 - © Fondation Tomas Bata Zlin" src="http://www.histoire-entreprises.fr/wp-content/uploads/2012/01/5_bata_succursale.jpg" alt="Succursale Bat’a à Prague, 1919 - © Fondation Tomas Bata Zlin" width="417" height="300" />Il faut dire qu’à l’exception des Chaussures André et de quelques autres moins connues aujourd’hui, les fabriques de chaussures françaises, petites, mal équipées et surtout pauvres en trésorerie, ne sont pas armées pour la concurrence : <em>« Cinq cents personnes, réunies au meeting organisé par les syndicats corporatifs des détaillants en chaussures, artisans, cordonniers, tanneurs, négociants et fabricants du département du Loiret : considérant que la France est envahie par la firme tchécoslovaque Bat’a qui tente de monopoliser l’industrie et le commerce de la chaussure ; considérant que l’apparition de cette firme sur notre territoire constitue un danger qui menace directement l’existence de plus d’un demi-million de Français, industriels, commerçants, artisans et ouvriers ; considérant que notre pays ne peut pas être le dernier refuge d’un trust international, et le champ d’expériences tentaculaires ; demandent instamment au parlement le vote immédiat du projet de loi Le Poullen ; espèrent que les pouvoirs publics entendront ce cri de détresse et leur accorderont la protection qu’ils réclament ; et affirment, une fois de plus, leur volonté de vivre. »</em> (5) En 1936, la loi Le Poullen, véritable loi « anti Bata » est adoptée, interdisant toute nouvelle création d’usines et de magasins de chaussures en France.</p>
<blockquote><p>« Une véritable croisade anti-Bata s’organise en Europe de l’ouest. En France, le “comité contre le gigantisme” ou “comité anti Bata”, regroupe un grand nombre de PME. »</p>
</blockquote>
<p>Le débat gagne les milieux organisateurs, tel l’ingénieur-conseil Hyacinthe Dubreuil qui voit dans le modèle Bata l’avenir de la Cité industrielle parfaite. (6) Certains décrivent le système comme une copie du stakhanovisme soviétique ; d’autres, comme une voie « heureuse » vers le fascisme : « Bata : la conscience d’entreprise au lieu de la conscience de classe. » (7) Le débat touche également les architectes (Le Corbusier travaille un temps avec Jan Bat’a) mais aussi les écrivains : ainsi, pour Paul Claudel, Bata est une formidable « coopérative », tandis que pour Jean Giono, Bata c’est la « modernité », c’est-à-dire tout à la fois « l’usine aliénante » et la « guerre » (8).</p>
<p>La guerre, 1939-1945. Elle place une bonne part des actifs européen du groupe sous le contrôle des nazis. Les dirigeants se réfugient d’abord en Angleterre, puis au Canada, à Toronto où ils installent définitivement le siège de leur firme, à partir duquel ils redéployent leurs activités. Rappelons aussi la guerre froide et le communisme qui, en Tchécoslovaquie, coupent Bata de ses racines, l’usine étant nationalisée. En 1989, Tomas Bata, fils du fondateur, profite de la « révolution de velours » pour revenir en Tchécoslovaquie et y réinvestir dans la production de chaussures. C’est sûr, depuis plus d’un siècle, « Bata regarde les hommes marcher »…<em><strong></strong></em></p>
<p><em>Florent Le Bot<br />
 Photographies reproduites avec l’autorisation de la  Fondation Tomas  Bata Zlin. Remerciements au directeur de la Fondation, Pavel Velev, et à  l’archiviste Zdenek Pokluda.</em></p>
<p><strong>À LIRE</strong><br />
 Alain Gatti, C<em>hausser les Hommes qui vont pieds nus. Bata-Hellocourt, 1931-2001. Enquête sur la mémoire industrielle et sociale</em>, Éd. Serpenoise, Metz, 2004.<br />
 Florent Le Bot, <em>La fabrique réactionnaire</em>, Presses de Sciences po, Paris, 2007.</p>
<p><strong>NOTES</strong><br />
 (1) R. Philipp, Der unbekannte Diktator, Thomas Bat’a, Vienne et Berlin, 1928, p. 36.<br />
 (2) Extrait de la Chanson de Bataville composée par Mme Filaine, sur l’air de Marinella de Tino Rossi. Cf. A. Gatti, <em>Chausser les Hommes qui vont pieds nus. Bata-Hellocourt, 1931-2001. Enquête sur la mémoire industrielle et sociale</em>, Éd. Serpenoise, Metz, 2004.p. 109.<br />
 (3) D. Schneider, C. Mathieu, B. Clément (éd.), <em>Les Schneider, Le Creusot. Une famille, une entreprise, une ville, 1836-1960, catalogue d’exposition</em>, Paris, Fayard, RMN ; Le Creusot, Écomusée de la communauté Le Creusot-Montceau-les-Mines, 1995, p. 289.<br />
 (4) Cf. les travaux non publiés de Ian Petrie sur Batanagar.<br />
 (5) <em>Le moniteur de la cordonnerie</em>, 29 fév. 1936, p. 75-76.<br />
 (6) H. Dubreuil, <em>L’exemple de Bat’a. La libération des initiatives individuelles dans une entreprise géante</em>, Paris, 1936.<br />
 (7) Article d’un journal du parti populaire français de Jacques Doriot, <em>Le Libérateur du Sud-ouest</em>, 14 janvier 1937.<br />
 (8) P. Claudel, article du <em>Figaro</em>, 3 mars 1945. J. Giono, <em>Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix,</em> Paris, Grasset, 1938.</p>
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		<title>LISI, un concentré d’histoires d’entreprises francs-comtoises</title>
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		<pubDate>Fri, 27 Jan 2012 11:15:59 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[L’histoire de LISI, c’est un peu un croisement – ou un concentré – de l’histoire industrielle du Nord de la Franche-Comté. Créée en 1899 par les familles Kohler et Dubail, l’entreprise s’est unie dans les années 60 avec deux grandes dynasties familiales de la région, Japy et Viellard-Migeon et Cie, pour former un groupe aujourd’hui [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>L’histoire de LISI, c’est un peu un croisement – ou un concentré – de l’histoire industrielle du Nord de la Franche-Comté. Créée en 1899 par les familles Kohler et Dubail, l’entreprise s’est unie dans les années 60 avec deux grandes dynasties familiales de la région, Japy et Viellard-Migeon et Cie, pour former un groupe aujourd’hui leader européen dans les systèmes de fixation pour l’automobile et l’aéronautique. Avec plus de 8000 personnes dans le monde et près de 200 ans d’histoire, LISI est à la fois tout près de ses racines et très en phase avec son temps…</strong></p>
<p><img class="alignleft size-full wp-image-1574" title="Couverture d’un catalogue de la SID dans les années 1950 - © Groupe LISI" src="http://www.histoire-entreprises.fr/wp-content/uploads/2012/01/2_article_lisi1.jpg" alt="Couverture d’un catalogue de la SID dans les années 1950 - © Groupe LISI" width="271" height="378" />Pour raconter l’histoire de LISI, on pourrait commencer en 1899, lorsque Jules Dubail fonde la Société Industrielle de Delle, dans laquelle va entrer son gendre, Joseph Kohler. On pourrait aussi commencer plus d’un siècle plus tôt, en 1777, lorsque Frédéric Japy s’installe à Beaucourt pour lancer sa manufacture d’horlogerie. Ou en 1796 lorsque démarre la manufacture Migeon &amp; Domine, qui deviendra la société Viellard-Migeon et Cie (VMC). Ou en 1968 lorsque ces trois entreprises fusionnent sous la houlette de la SID pour constituer la société GFD, premier fabricant français de visserie et boulonnerie…</p>
<p><strong>JAPY ET VIELLARD-MIGEON ENTRENT EN SCÈNE</strong></p>
<p>On commencera donc, dans l’ordre chronologique, par évoquer Frédéric Japy. Celui-ci est, à l’orée du XIXe siècle, un véritable capitaine d’industrie, <em>« figure de proue de l’industrialisation du Nord de la Franche-Comté »</em> selon les mots de l’historien Pierre Lamard. Parti en apprentissage au Locle, cœur de la région horlogère en Suisse, il en a ramené le brevet de machines-outils très ingénieuses (emporte-pièces à piston, machines à fendre les têtes de vis…), qui vont lui permettre de produire en série, donc d’employer une main d’œuvre moins qualifiée, donc d’abaisser les coûts de production. Résultat : en quelques années, Japy domine le marché français – mais aussi suisse – des ébauches de montres (1). Ses enfants – qui créent Japy-Frères – continuent dans la même veine (machines-outils, production en série) mais diversifient les fabrications en procédant à des transferts de technologie : de la microvisserie pour montre, ils passent à la grosse visserie ; des petits boitiers de montres, à l’emboutissage des casseroles… Très rapidement, l’entreprise tisse un réseau commercial qui s’étend dans le monde entier.<br />
 C’est en 1807 que Japy se rapproche pour la première fois de la société Migeon &amp; Domine (qui deviendra plus tard Viellard-Migeon et Cie), manufacture spécialisée dans le travail du métal depuis 1796. Le blocus continental mis en place par Napoléon un an plus tôt empêche la vis anglaise – seule vis de qualité ! – d’arriver en France (2). Japy profite de l’occasion pour se lancer dans la fabrication de ces produits et, afin d’obtenir de la matière première, se tourne vers Migeon : il lui vend le brevet d’une machine à étirer le fil qu’il a mise au point, et s’engage en retour à se fournir exclusivement auprès de lui. Une sorte d’intégration verticale de l’activité avant l’heure ! L’accord est cependant rompu dans les années 1820 : dès 1822, Japy se fournit ailleurs tandis que Migeon &amp; Domine se lance à son tour dans la visserie, devenant de facto un concurrent direct de son ancien client.</p>
<p><strong>LE COMPTOIR DES QUINCAILLERIES RÉUNIES DE L’EST</strong></p>
<p>La lutte acharnée entre les deux entreprises s&#8217;estompe au milieu du siècle. En 1866, Japy-Frères et Viellard-Migeon et Cie (3) (VMC) s’associent avec quatre autres sociétés industrielles de la région (dont l’allemand Karcher, installé en Moselle), pour fonder le Comptoir des Quincailleries Réunies de l’Est (4).</p>
<blockquote><p>« Gestion centralisée des stocks, des commandes et des expéditions, emploi de voyageurs communs, tout est mis en place pour faire de du Comptoir des Quincailleries un puissant outil commercial. »</p>
</blockquote>
<p>Par cette association, <em>« les fabricants désirent mettre un terme aux fâcheuses conséquences de la concurrence qu’ils ont pu se faire jusqu’à ce jour dans la vente de leur produit… »</em> (5). Gestion centralisée des stocks, des commandes et des expéditions, emploi de voyageurs communs, tout est mis en place pour faire de cette association un puissant outil commercial. Les associés – dominés par les deux « gros », Japy et VMC – se répartissent les commandes par spécialités. C’est un succès. Au début du XXe siècle, les produits du Comptoir sont présents dans le monde entier, au Mexique, en Extrême-Orient, en Afrique australe… Les tensions deviennent cependant fréquentes à partir des années 20 et le Comptoir est dissout en 1936, après 68 ans d’association fructueuse (6).<br />
 <img class="alignright size-full wp-image-1568" title="Articles de boulonnerie vendus par le Comptoir des Quincailleries Réunies de l’Est au milieu du XIXè siècle - © Groupe LISI" src="http://www.histoire-entreprises.fr/wp-content/uploads/2012/01/3_lisi.jpg" alt="Articles de boulonnerie vendus par le Comptoir des Quincailleries Réunies de l’Est au milieu du XIXè siècle - © Groupe LISI" width="286" height="355" />Après cette dissolution, les destinées des deux entreprises divergent. Parallèlement à la visserie, VMC se lance dans une activité connexe, mais directement dérivée du fil d’acier : la fabrication d’hameçons. En 1910, elle rachète la marque « le poisson professeur », dont l’outillage et le matériel proviennent d’une usine anglaise, située à Redditch, le foyer historique de la fabrication d’articles de pêche au Royaume-Uni (7). Pour mettre en marche l’installation et former le personnel, Viellard fait venir en France une dizaine d’ouvriers anglais rompus aux techniques bien particulières de la fabrication du hameçon… Pendant quelques décennies, les résultats restent peu concluants (8). En 1971, Christophe Viellard (9) est nommé à la tête de VMC Pêche pour sortir l’entreprise de ses difficultés financières. Il développe alors l’entreprise sur deux fronts : commercial, en concentrant les efforts sur les ventes à l’international et industriel, en accélérant l’automatisation des machines (10). Les résultats seront à la hauteur des efforts consentis puisqu’en 2000, VMC fusionne avec Rapala, fabricant finlandais de leurres (11), devenant bientôt leader mondial de la fabrication d’hameçons triples.<br />
 Pas de suite aussi heureuse pour Japy : le groupe commence à décliner après la Première Guerre mondiale, avant de péricliter dans les années 30, victime notamment d’un manque d’arbitrage de la part de la direction – difficile d’être concurrentiel sur des domaines aussi différents que les caisses enregistreuses, les machines agricoles, l’horlogerie ou les casseroles… La banque Worms, qui a racheté le capital, revend une à une les activités à la fin des années 50. Et notamment l’usine de l’Isle-sur-le-Doubs, spécialisée dans la visserie et la boulonnerie « standard » (12). C’est là qu’entre en scène le troisième acteur de l’histoire : la famille Kohler, qui dirige la Société Industrielle de Delle (SID).</p>
<p><strong>LA SID ENTRE EN SCÈNE</strong></p>
<p>C’est en 1899 qu’a été fondée la Société Industrielle de Delle (13), qui a pour objet « la fabrication et le commerce des fourneaux à gaz d’essence minérale et de tous autres articles de constructions mécaniques que cette société jugerait à propos de construire ». Jules Dubail, son fondateur, s’allie avec son gendre, Joseph Kohler, qu’il nomme premier commissaire aux comptes puis secrétaire général. La production de fourneaux à gaz ne dure pas bien longtemps et dès les années 10, l’entreprise s’essaie à d’autres produits dont les épingles de sûreté et les tendeurs d’avion pour la Défense Nationale durant la Première Guerre mondiale. En 1920, elle se lance finalement dans la vis standard forgée (et non décolletée, comme cela se faisait alors), une production qui va faire son succès. <em>« Nous utilisons et étirons nous-mêmes un acier doux Martin, de première qualité, de résistance absolument comparable aux bons aciers de décolletage et généralement moins cassant »</em>, peut-on lire dans le livret publié en 1949 à l’occasion du cinquantenaire de l’entreprise. La SID compte alors plus de 12000 clients, à qui elle vend en direct partout en France, à travers les nombreux dépôts qu’elle a mis en place.</p>
<p><img class="alignleft size-full wp-image-1569" title="Ateliers de la SID en 1949 - © Groupe LISI" src="http://www.histoire-entreprises.fr/wp-content/uploads/2012/01/4_lisi.jpg" alt="Ateliers de la SID en 1949 - © Groupe LISI" width="357" height="217" />Après la mort de Jules Dubail en 1940, c’est René Kohler, son petit-fils, qui prend sa succession, rejoint par son fils Jean dans les années 1950. Assistant au démantèlement de Japy, les deux hommes décident d’agir, pour éviter qu’un concurrent ne vienne s’installer à leur porte. Ils s’aperçoivent cependant qu’ils ne peuvent racheter seuls l’usine de l’Isle-sur-le Doubs. Tant pis, ou peut-être tant mieux : Jean Kohler a conscience qu’il faut se fédérer pour pouvoir affronter la concurrence nationale et européenne – on est en 1958, l’année qui précède l’ouverture du Marché commun. Ils font alors entrer dans le capital, à titre d’actionnaires minoritaires, d’autres industriels de la région : Georges Bohly, jeune dirigeant de Bohly Frères, entreprise spécialisée dans la production de boulons décolletés et les culots de bougies, et VMC, dont la branche visserie-boulonnerie bat un peu de l’aile. Mettant leurs forces en commun, tous trois prennent le contrôle de Japy, avec pour objectif <em>« de soutenir plus efficacement nos intérêts par des spécialisations de fabrications, (…) et obtenir par groupage de meilleures conditions d’achat de matières premières »</em>. Un discours qui n’est pas sans rappeler celui inaugurant, près d’un siècle plus tôt, la fondation du Comptoir des Quincailleries…<strong></strong></p>
<p><strong>DE LA SID À GFD</strong></p>
<p>En 1964, Georges Bohly et Jean Kohler, les deux « jeunes » du trio, décident de pousser plus avant leur association et créent SIDEBO, fusion de SID et de Boulon-Bohly, afin d’accentuer la spécialisation des fabrications. Ils créent également une holding, la CID (Compagnie industrielle de Delle), dans laquelle se retrouvent les actifs de leurs deux familles, et qui devient l’actionnaire majoritaire de SIDEBO et de l’ex-usine Japy. Vu les résultats prometteurs obtenus, les partenaires étudient la possibilité d’un regroupement plus large. Les négociations vont bon train et dès 1968 est créée GFD (Générale de Forgeage et de Décolletage), par fusion de quatre sociétés : les trois associés d’origine (SIDEBO, la branche visserie de VMC, celle de Japy), ainsi qu’un nouveau venu, Martouret, qui détient à l’époque 10% du marché français de la boulonnerie forgée. Très rapidement, GFD s’affirme comme le leader français de la visserie dans le secteur de la distribution et dans le secteur de la vis pour automobile.<br />
 En 1978, GFD opère une diversification importante en acquérant Blanc-Aéro Industrie, un des plus importants fabricants français spécialisé dans les fixations aéronautiques et spatiales. Cette entreprise a un parcours assez similaire à celui de GFD puisqu’elle a racheté en quelques années plusieurs petites sociétés de visserie dans le domaine aéronautique. Après avoir « digéré » ce rachat conséquent, GFD – devenue GFI (Générale Financière et Industrielle) – revient dans les années 90 vers l’automobile, afin d’y consolider ses positions. À cette époque, les constructeurs font pression sur leurs fournisseurs pour qu’ils se concentrent.</p>
<blockquote><p>« En fournissant des géants comme Alstom ou PSA, nous avons été obligés d’aller de l’avant. Et comme nous ne voulons pas dépendre d’eux à 100 %, nous nous sommes ouverts à l’international. »</p>
</blockquote>
<p>En quelques années, le groupe rachète donc coup sur coup plusieurs entreprises concurrentes, en France et à l’étranger (14). Pour Gilles Kohler, l’actuel président de l’entreprise, ce dynamisme est assez fréquent chez les PME de l’aire urbaine de Belfort-Montbéliard (15) : <em>« Nous sommes assez proches du Mittelstand allemand (16). En fournissant des géants comme General Electric, Alstom ou PSA, nous avons été obligés d’aller de l’avant. Et comme nous ne voulons pas dépendre d’eux à 100 %, nous nous sommes ouverts à l’international.»</em></p>
<p><strong>LISI, LE LIEN COMME LIGNE DIRECTRICE</strong></p>
<p>En 2000, l’entreprise opère un glissement significatif en rachetant trois entreprises qui fabriquent non pas des vis mais des clips (en plastique ou en métal) pour l’automobile. De la vis au clip, on reste dans le domaine de la fixation, même si le métier n’est pas le même. Pour marquer ce changement, l’entreprise prend en 2002 le nom de LISI : « Link Solutions for Industry ». Link, c’est aussi la définition de l’activité de LISI MEDICAL, la dernière diversification du groupe, opérée là encore par glissement ou transfert de technologie. Entre 2007 et 2010, LISI a ainsi acquis quatre entreprises qui fabriquent des implants ou des systèmes de fixation (vis, broches) utilisés dans la chirurgie reconstructive, dont une usine aux États-Unis. Aujourd’hui, le médical représente 10 % du chiffre d’affaires du groupe, le reste étant partagé à parts égales entre l’aéronautique et l’automobile (17). Bien que proches par les fabrications, les trois secteurs sont très différents. <em>« L’automobile est une industrie extrêmement capitalistique, </em>analyse Gilles Kohler. <em>Pour un euro de chiffre d’affaires, il faut un euro d’investissement. » </em>Concrètement, il s’agit de produire beaucoup : deux millions de pièces sortent chaque jour de l’usine de Delle, et chaque millier est facturé autour de 35 euros. Dans l’aéronautique, rien de comparable : chaque pièce est facturée entre 1 et 5000 euros… En outre, alors que le catalogue de l’automobile propose quelques centaines de références, celui de l’aéronautique en possède plusieurs dizaines de milliers (18) !</p>
<p>Aujourd’hui, LISI est toujours dirigé par les familles « fondatrices » Kohler et Viellard à travers la CID (19)– que Georges Bohly a quitté en 1993 après avoir pris sa retraite. Gilles Kohler est président du groupe, tandis qu’Emmanuel Viellard en est le vice-président. LISI compte plus de 8 000 personnes dont un millier travaille toujours en Franche-Comté. Un point essentiel pour Gilles Kohler : <em>« LISI est très attaché à son territoire, berceau de son histoire. »</em> En témoigne la réhabilitation de bâtiments « historiques » à Grandvillars, datant du XIXe siècle, qui abriteront prochainement le siège de la division automobile de LISI et le département de la R&amp;D ; une opération menée conjointement par le groupe et la communauté de communes : le patrimoine industriel, ici, reste vivace et vivant…</p>
<p><em>Claire Moyrand<br />
 Photos : © Groupe LISI</em></p>
<p><strong>NOTES</strong><br />
 (1) Effaré par un tel succès, des ouvriers horlogers en chambre vont même lancer une pétition demandant la destruction de ses « machines infernales » !<br />
 (2) Le blocus continental est mis en place par Napoléon en novembre 1806 pour tenter de ruiner le Royaume-Uni en l’empêchant d’écouler ses marchandises en Europe.<br />
 (3) La société a pris le nom de Migeon &amp; Viellard en 1844, après le mariage de Laure Migeon et de Juvénal Viellard, descendant d’une famille de maîtres de forges, en 1835. Elle deviendra ensuite Viellard-Migeon et Cie.<br />
 (4) Japy détient les deux tiers du capital.<br />
 (5) Initialement créée pour vingt ans, elle a été renouvelée plusieurs fois par la suite.<br />
 (6) Pour tout cet épisode, et plus largement sur l’histoire de VMC, voir l’ouvrage de Pierre Lamard, <em>De la forge à la société holding, Villard-Migeon et Cie</em>.<br />
 (7) Le Royaume-Uni est alors un des pays producteurs les plus importants avec le Japon.<br />
 (8) Une nouvelle usine est pourtant construite à Morvillars en 1938. Elle existe toujours et continue de produire des hameçons 90.<br />
 (9) Aujourd’hui, Christophe Viellard est président de l’association des Hénokiens et représentant de VMC au conseil d’administration de LISI.<br />
 (10) La première machine automatisée pour le hameçon triple (en forme de trident) est mise en route en 1974. Avec succès puisque la production journalière passe de 5 000 à 60 000 pièces !<br />
 (11) La famille Viellard en deviendra l’actionnaire majoritaire cinq ans plus tard.<br />
 (12) Par opposition à la visserie pour l’automobile ou les industriels, secteur dans lequel s’est spécialisée la SID.<br />
 (13) Delle est le chef-lieu de canton du Territoire de Belfort.<br />
 (14) Cette croissance externe continue aujourd’hui : <em>« nous rachetons une société par an depuis 1995 et nous cédons une société ou l’activité d’une société tous les deux ou trois ans »</em>, indique Gilles Kohler.<br />
 (15) Il s’agit d’un périmètre administratif regroupant près de 200 communes dont les plus importantes sont Belfort, Montbéliard, Héricourt et Delle, installées sur trois départements différents : le Territoire de Belfort, la Haute-Saône et le Doubs. Ce bassin d’activité rassemble un peu plus de 300000 habitants et concentre 40% de la production industrielle de la région Franche-Comté.<br />
 (16) En Allemagne, le Mittelstand regroupe près de 5000 entreprises de taille moyenne, indépendantes et souvent familiales. Très dynamiques, celles-ci réalisent 40 % des exportations du pays !<br />
 (17) Avec un chiffre d’affaires global d’environ 900 M€ en 2011, LISI est le n°3 mondial et le n°1 européen dans le domaine des fixations, tous segments confondus.<br />
 (18) On parle là des références « vivantes ». En tout, LISI AEROSPACE possède un portefeuille de plus de 90000 références !<br />
 (19) Précisément, l’actionnariat de LISI se partage entre la CID (55 %), VMC (7 %), quelques actionnaires minoritaires (dont Peugeot, 5 %, entré au moment du rachat de Blanc-Aéro Industrie par GFD) ; 30 % du capital est en bourse. Quant à la CID, elle est composée à 40 % de la famille Kohler, à 30 % de la famille Viellard, à 25 % de la famille Peugeot, et à 5 % de petits actionnaires.</p>
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		<title>Sur les traces de l’or blanc à Salins-les-Bains et Arc-et-Senans</title>
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		<pubDate>Fri, 27 Jan 2012 11:02:56 +0000</pubDate>
		<dc:creator>administrator</dc:creator>
		
		<category><![CDATA[#10 - Janvier 12]]></category>

		<category><![CDATA[HE magazine]]></category>

		<category><![CDATA[Patrimoine]]></category>

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		<description><![CDATA[Tandis que Salins-les-Bains dévoile les évolutions de l’industrie salinière et de ses techniques, Arc-et-Senans donne à voir l’ouvrage d’un architecte « utopique » au faîte de sa gloire dans les années 1770. Deux univers et deux ambiances pour deux salines que tout semble a priori séparer, excepté l’histoire.
La Franche-Comté est l’un des berceaux français de l’exploitation du [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>Tandis que Salins-les-Bains dévoile les évolutions de l’industrie salinière et de ses techniques, Arc-et-Senans donne à voir l’ouvrage d’un architecte « utopique » au faîte de sa gloire dans les années 1770. Deux univers et deux ambiances pour deux salines que tout semble a priori séparer, excepté l’histoire.</strong></p>
<p><img class="size-full wp-image-1556 alignnone" title="Le site de la saline royale d’Arc-et-Senans - © Saline d’Arc-et-Senans" src="http://www.histoire-entreprises.fr/wp-content/uploads/2012/01/2_article_saline.jpg" alt="Le site de la saline royale d’Arc-et-Senans - © Saline d’Arc-et-Senans" width="595" height="351" />La Franche-Comté est l’un des berceaux français de l’exploitation du sel (1). Au Moyen Âge et à l’époque moderne, le sel est un élément vital et omniprésent : outre la conservation des aliments, il est utilisé pour les besoins de l’élevage, la préparation des cuirs et de nombreuses médications. Au XIXe siècle, les progrès de la chimie démultiplient les applications du sel dans le domaine industriel. La pratique du thermalisme renouvelle quant à elle son usage médical. De nos jours encore, le sel ne prend pas uniquement place dans nos assiettes : il est employé dans la fabrication du savon, l’industrie textile, la synthèse des plastiques ou encore le nucléaire !</p>
<p>La valeur du sel, elle, a fluctué au fil du temps. Au Moyen Âge, le sel génère une activité économique florissante qui attise les convoitises. Il sert de monnaie d’échange et devient l’objet d’une mainmise royale par le biais d’un impôt, la gabelle, qui représente une ressource financière importante pour la monarchie. Les salines se retrouvent sous la coupe des familles les plus puissantes. Le site de Salins-les-Bains, qui produit environ 7000 tonnes de sel par an en 1467, soit 20 tonnes par jour en moyenne, est aux mains des Habsbourg avant de passer sous la houlette de Louis XIV en 1678 (2).</p>
<p>Aux XVIIe et XVIIIe siècles, Salins-les-Bains demeure l’une des plus grandes salines européennes mais son rythme de production tend à s’essouffler car les ressources en bois – source d’énergie indispensable à la fabrication du sel – se réduisent. L’approvisionnement du combustible s’effectue sur de plus longues distances, ce qui entame la compétitivité du site. La situation de la saline, enserrée dans les murs de la ville, empêche également toute velléité d’extension. On projette donc, à la fin du XVIIIe siècle, de transférer la production sur le site d’Arc-et-Senans, retenu pour sa proximité avec la forêt de Chaux.</p>
<p>Construite entre 1774 et 1779, la saline royale d’Arc-et-Senans est vouée à prendre le relais de Salins-les-Bains. Mais le nouveau site connaît dès ses débuts des difficultés en matière de productivité et de rentabilité. Seulement 40000 quintaux de sel sont produits chaque année au lieu des 60000 escomptés. Arc-et-Senans reste surtout tributaire de sa voisine, qui fournit tout à la fois la main d’œuvre et la matière première : la saumure, captée dans les galeries souterraines de Salins, parvient à Arc-et-Senans grâce à un saumoduc de 21 kilomètres de long ! Pas moins de 135 000 litres de saumure transitent ainsi chaque jour entre les sites, avec des pertes importantes estimées à 30%.</p>
<blockquote><p>« La saumure, captée dans les galeries souterraines de Salins, parvient à Arc-et-Senans grâce à un saumoduc long de 21 kilomètres ! »</p>
</blockquote>
<p>Les deux salines sont censées être complémentaires. À Salins-les-Bains, un ensemble de dispositifs techniques permet de capter, de canaliser puis de stocker les saumures, dont une partie est ensuite acheminée à Arc-et-Senans à des fins de traitement. L’autre partie est transformée sur place. Lors d’une première opération appelée la « cuite », la saumure est chauffée dans d’immenses cuves en métal, les « poêles », afin que l’eau s’évapore tandis que le sel cristallise. Celui-ci est ensuite recueilli par les sauniers qui le laissent égoutter, puis stocké dans des tonneaux où il sèche durant quarante jours.<br />
 À Arc-et-Senans, on traite le sel en provenance de Salins : la saumure passe au travers d’un bâtiment de graduation, où elle est soumise à l’évaporation naturelle, puis elle tombe dans des fours, d’où le sel sort en fusion avant de se cristalliser à l’air. Avant d’être pensé comme le cœur d’une ville idéale (voir encadré à la fin de l’article), le site est donc conçu comme un lieu de production fonctionnel optimisé grâce à une organisation rationnelle. La disposition semi-circulaire des bâtiments vise à faciliter la surveillance des ouvriers et à contrôler leurs déplacements.</p>
<p>Dans les usines, le savoir-faire évolue peu malgré quelques changements qui affectent les procédés d’extraction et de fabrication. Seul le sondage, introduit consécutivement à la découverte de bancs de sel gemme, modifie les conditions de production. À Salins-les-Bains, on adapte les équipements hydrauliques du XVIIIe siècle afin de pomper une saumure très concentrée (jusqu’à 330 grammes de sel par litre) mais l’évaporation, la récolte, la manutention ou encore le séchage conservent le même outillages. Le métier de saunier en revanche se masculinise dans la première moitié du XIXe siècle (3) : les conditions de travail sont particulièrement pénibles dans les ateliers de production du sel, les bernes, où les corps sont soumis à rude épreuve devant les poêles. Les ouvriers sont plongés douze heures par jour dans une atmosphère étouffante au milieu de la chaleur, de l’humidité et de la sueur. Le contact permanent avec le sel retarde la cicatrisation en cas de coupure.</p>
<p><img class="alignright size-full wp-image-1560" title="Galeries souterraines creusées sous la saline de Salins-les-Bains. C’est là qu’est pompée la saumure - © Musées des techniques et cultures comtoises" src="http://www.histoire-entreprises.fr/wp-content/uploads/2012/01/3_article_saline.jpg" alt="Galeries souterraines creusées sous la saline de Salins-les-Bains. C’est là qu’est pompée la saumure - © Musées des techniques et cultures comtoises" width="595" height="394" />Si la saline de Salins-les-Bains est restée en activité jusqu’en 1962, celle d’Arc-et-Senans a fermé ses portes dès 1895. Il a fallu attendre les années 1960 pour voir émerger des projets de sauvegarde et de restauration qui s’inscrivent dans le sillage de l’œuvre ledolcienne et de sa dimension utopique. C’est d’ailleurs comme monument architectural représentatif du siècle des Lumières que la saline finit par être classée au patrimoine mondial de l’Unesco en 1982. On oublie qu’il s’agit aussi du premier site industriel à intégrer cette liste… Aujourd’hui, le site de Salins-les-Bains a rejoint Arc-et-Senans sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco. Désormais, les deux sites ne sont plus considérés isolément mais comme appartenant à un même ensemble préservant et offrant aux yeux du public les vestiges de la production de sel ignigène.</p>
<p><em>Fanny Desseauve<br />
 Photos : © Musées des Techniques et Cultures Comtoises</em></p>
<p><strong>Claude-Nicolas Ledoux, architecte visionnaire</strong><br />
 La Saline Royale d’Arc-et-Senans est le chef-d’œuvre de Claude-Nicolas Ledoux (1736-1806), architecte bisontin « visionnaire ». Nommé inspecteur des salines de Franche-Comté et de Lorraine, il conçoit la future saline royale comme l’extension « idéale » de la saline de Salins-les-Bains. L’architecte a le projet de construire une cité idéale dont le noyau central serait constitué par la saline. Il en exposera les plans et les développements dans un ouvrage publié en 1804 : L’Architecture considérée sous le rapport de l’art, des mœurs et de la législation. Cette Cité Idéale se serait déployée en cercle autour de la saline, présentant une symétrie parfaite des bâtiments, quels que soient les points de vue… Une utopie inachevée mais qui reflète bien l’idéal de progrès qui a irrigué tout le siècle des Lumières.<strong></strong></p>
<p><strong>NOTES</strong><br />
 (1) Les premières traces d’activité dans la région remontent au Ve millénaire avant J.-C. et la présence de cette ressource a constitué un facteur d’attraction des populations durant des siècles.<br />
 (2) Paul Delsalle, « Les ouvrières des salines de Salins (Jura), XVe-XVIIIe siècles », <em>Histoire, économie et société</em>, 2006, n° 1, p. 15-31.<br />
 (3) À la fin du XVIIIe siècle, des femmes exerçaient encore la fonction de tireur de sel. Jusqu’en 1825, d’autres se chargent du conditionnement et du transport du sel.</p>
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		<title>Numéro 9</title>
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		<pubDate>Thu, 26 Jan 2012 09:12:07 +0000</pubDate>
		<dc:creator>administrator2</dc:creator>
		
		<category><![CDATA[Archives du Magazine]]></category>

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		<description><![CDATA[He consacre le dossier de son n° 9 aux entreprises et aux entrepreneurs d’une région emblématique du succès de la première révolution industrielle, mais également associée aux parfois douloureuses problématiques de reconversion : le Nord.
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			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>He consacre le dossier de son n° 9 aux entreprises et aux entrepreneurs d’une région emblématique du succès de la première révolution industrielle</strong>, mais également associée aux parfois douloureuses problématiques de reconversion : le Nord.</p>
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		<title>Managers, relisez vos classiques !</title>
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		<pubDate>Mon, 10 Oct 2011 12:17:12 +0000</pubDate>
		<dc:creator>administrator2</dc:creator>
		
		<category><![CDATA[Actualités]]></category>

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		<description><![CDATA[
Sophie Chabanel, qui a créé dans notre magazine la chronique « L’entreprise au risque de la littérature », vient de publier un ouvrage sur la même approche aux éditions Eyrolles. Humain, sensible, souvent drôle, le regard des écrivains permet d’aborder tout autrement les nombreuses facettes de l’entreprise : conduite du changement, santé au travail, éthique, marketing… Chacun [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><a href="http://www.eyrolles.com/Entreprise/Livre/managers-relisez-vos-classiques-9782212549614" target="_blank"><img class="alignright size-full wp-image-1507" title="chabanel_couv_2" src="http://www.histoire-entreprises.fr/wp-content/uploads/2011/10/chabanel_couv_2.gif" alt="chabanel_couv_2" width="158" height="232" /></a></p>
<p>Sophie Chabanel, qui a créé dans notre magazine la chronique « L’entreprise au risque de la littérature », vient de publier un ouvrage sur la même approche aux éditions Eyrolles. Humain, sensible, souvent drôle, le regard des écrivains permet d’aborder tout autrement les nombreuses facettes de l’entreprise : conduite du changement, santé au travail, éthique, marketing… Chacun des 34  extraits choisis illustre une thématique managériale, ensuite commentée par l’auteure. De Zola à Houellebecq, en passant par Maupassant, Miller et bien d’autres, les « curieux » de l’entreprise trouveront matière à enrichir leur réflexion sur l’aventure entrepreneuriale.</p>
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		<title>CASINO valorise son histoire… et accueille plus de 5000 personnes&#8230;</title>
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		<pubDate>Tue, 13 Sep 2011 10:57:42 +0000</pubDate>
		<dc:creator>administrator</dc:creator>
		
		<category><![CDATA[Actualités]]></category>

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		<description><![CDATA[

À l’occasion des Journées Européennes du Patrimoine 2011, les 17 et 18 septembre 2011, Histoire d’Entreprises a présenté au siège social de CASINO  une exposition : CASINO 110 ANS D’INNOVATION, la saga d’une marque. 
 À travers la mise en scène d’objets, de packagings, mais aussi d’affiches et de catalogues originaux, toutes époques confondues, l’exposition [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><br class="spacer_" /></p>
<p><img class="size-full wp-image-1496   alignright" style="margin-left: 10px; margin-right: 10px;" title="casino_2" src="http://www.histoire-entreprises.fr/wp-content/uploads/2011/09/casino_2.jpg" alt="CASINO valorise son histoire" width="150" height="113" /></p>
<p>À l’occasion des Journées Européennes du Patrimoine 2011, les 17 et 18 septembre 2011, Histoire d’Entreprises a présenté au siège social de CASINO  une exposition : <strong>CASINO 110 ANS D’INNOVATION, la saga d’une marque</strong>. <br />
 À travers la mise en scène d’objets, de packagings, mais aussi d’affiches et de catalogues originaux, toutes époques confondues, l’exposition dévoilait l’inventivité graphique et le foisonnement des marques que CASINO a inventées au fil du temps. Cette histoire commerciale singulière est aussi un reflet de l’histoire culturelle et sociale de la société française.</p>
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		<title>Jean-François Eck : industries &amp; industriels du Nord</title>
		<link>http://www.histoire-entreprises.fr/he-le-magazine/jean-francois-eck-industries-industriels-du-nord/</link>
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		<pubDate>Wed, 11 May 2011 16:05:49 +0000</pubDate>
		<dc:creator>administrator</dc:creator>
		
		<category><![CDATA[#9 - Mars 11]]></category>

		<category><![CDATA[HE magazine]]></category>

		<category><![CDATA[Grand Témoin]]></category>

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		<description><![CDATA[[Extrait]
Pour ce dossier consacré aux entreprises et aux industries du nord de la France, la rédaction d’Histoire d’Entreprises s’est entretenue avec Jean-François Eck, professeur à l’Université Charles de Gaulle - Lille 3 et spécialiste de l’histoire de cette région. Il retrace ici pour nous l’évolution, depuis le début du XIXe siècle, des secteurs industriels – [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>[Extrait]</strong></p>
<p><strong>Pour ce dossier consacré aux entreprises et aux industries du nord de la France, la rédaction d’Histoire d’Entreprises s’est entretenue avec Jean-François Eck, professeur à l’Université Charles de Gaulle - Lille 3 et spécialiste de l’histoire de cette région. Il retrace ici pour nous l’évolution, depuis le début du XIXe siècle, des secteurs industriels – notamment le textile, la mine et la sidérurgie – qui ont contribué à forger l’identité de cette région, aux périodes d’apogée comme aux périodes de crise et de reconversion. Il décrypte également les rapports de force entre les différents acteurs – industriels, ouvriers, politiques – et la façon dont ils ont marqué localement l’organisation du travail, de l’économie, voire de la ville. Enfin, il met en perspective cette histoire riche et mouvementée avec la situation économique actuelle.</strong></p>
<p><strong><img class="alignleft size-full wp-image-1446" title="Jean-François Eck pour Histoire d'Entreprises - © Véronique Védrenne" src="http://www.histoire-entreprises.fr/wp-content/uploads/2011/05/2_article_jfeck.jpg" alt="Jean-François Eck pour Histoire d'Entreprises - © Véronique Védrenne" width="596" height="546" /><br />
 </strong></p>
<p><br class="spacer_" /></p>
<p><strong>Commençons par les débuts de l’industrialisation. Y a-t-il dans le Nord la présence d’industries avant ce qu’on appelle la première révolution industrielle ?</strong><br />
 Oui. Dans le Nord, l’industrialisation commence bien avant le XIXe siècle, et ce, en partie grâce au charbon. C’est en 1716 que du charbon est découvert près d’Anzin et Valenciennes et en 1757 qu’est fondée la compagnie des mines d’Anzin, qui pendant longtemps a été la première compagnie minière non seulement de France mais du monde ! L’exploitation charbonnière a donc été bien antérieure à l’industrialisation proprement dite. Ce qu’il est intéressant de noter, c’est que cette exploitation s’est en grande partie développée grâce à des capitaux d’origine belge ; les Belges avaient besoin de trouver en France des sources de charbon pour pouvoir conserver leurs débouchés, dans la mesure où la monarchie d’Ancien Régime avait établi un cordon douanier entre le royaume de France et ce qui s’appelait alors les Pays-Bas autrichiens (la future Belgique), et que ce cordon empêchait les utilisateurs français de consommer le charbon du Hainaut (belge). Les entrepreneurs belges ont donc cherché – et découvert – des gisements du côté de Valenciennes (1). Ils ont commencé à exploiter le bassin du Nord puis, à partir de 1847, lorsque son prolongement vers la côte a été découvert, une véritable fièvre minière s’est emparée non seulement des Belges, mais aussi des capitalistes du Nord, qui avaient des fonds disponibles grâce au textile ou à la richesse agricole.</p>
<p><strong>Justement, parlons du textile. Y a-t-il une « industrie » textile avant le XIXe siècle ?</strong><br />
 Oui, il existe une industrie très puissante dans le cadre de ce que les historiens appellent la « proto-industrie » : des marchands- fabricants, installés dans les campagnes, distribuent le travail aux artisans ruraux, possesseurs de leur métier mais entièrement dominés puisqu’ils subissent les tarifs fixés à l’avance par ces marchands et qu’ils n’ont le droit de fabriquer que pour le marchand qui leur confie la matière première. Ce système, qui est proche de ce qui pouvait se passer en Allemagne, en Angleterre et dans le reste de l’Europe du Nord, a permis la formation d’un nombre important de dynasties du textile ; tous les « grands noms » sont déjà présents à la fin du XVIIIe siècle : les Motte, les Lepoutre, les Tiberghien, les Masurel… Avec les capitaux qu’ils ont accumulés, ces industriels peuvent, dans les années 1820-1840, ouvrir de véritables usines et passer à la mécanisation.</p>
<p><strong>La proto-industrie textile et le charbon forment donc les deux « bases » de l’essor industriel du Nord.</strong><br />
 Il y a en réalité une troisième base qu’il ne faudrait pas oublier, c’est la prospérité agricole. Celle-ci est fondamentale, tout simplement parce que c’est en grande partie le sucre qui a financé le charbon ! Au début du XIXe siècle, en effet, à la suite du blocus continental mis en place par Napoléon en 1806 (2), les agriculteurs du Nord, en particulier ceux de l’Artois, se lancent dans la production de betteraves à sucre. Et on sait aujourd’hui, notamment grâce à un travail important mené par Jean-Luc Mastin (3), que les grandes compagnies charbonnières ont été très souvent directement fondées par des dynasties sucrières. Charbon, textile et sucre sont donc très souvent liés entre eux par des rapports de famille, des mariages, des cousinages, mais aussi par des placements financiers communs. Ces réseaux, une fois mis en place, vont se révéler très favorables à un développement précoce de l’industrialisation, disons relativement précoce par rapport à ce qui a lieu dans d’autres régions françaises.</p>
<blockquote><p>« Charbon, textile et sucre sont très souvent liés entre eux par des rapports de famille, des mariages, des cousinages, mais aussi par des placements financiers communs. »</p>
</blockquote>
<p><strong>La ville de Lille joue-t-elle dès cette époque un rôle de métropole régionale ?</strong><br />
 Pas vraiment. Les villes du Nord se développent de manière assez autonome les unes des autres, chacune ayant sa spécialité. Il est frappant de voir qu’à quelques kilomètres de Lille, Roubaix-Tourcoing se construit comme un foyer parfaitement autonome, avec des circuits de financements propres et une organisation économique sans grand rapport avec Lille. Comment expliquer ce phénomène ? En grande partie par le fait que la nature des productions n’est pas la même : à Roubaix- Tourcoing, à partir de 1840 (4), on travaille essentiellement la laine (la laine cardée, qui donne des draps de médiocre qualité, et la laine peignée, qui donne des tissus de très grande qualité pouvant être exportés ou transformés en vêtements de luxe) ; à Lille on travaille le fil et le coton ; à Armentières, le lin ; quant au jute, destiné à la fabrication de toiles d’emballage, il reste localisé pour l’essentiel à Dunkerque autour d’une firme fondée par des immigrants écossais au début du XIXe, la firme Dickson. Il faut également souligner les effets d’influences et d’« emboîtement » dans le développement des villes : par exemple, un ensemble comme Roubaix-Tourcoing est tellement considérable qu’il a tendance à assujettir d’autres foyers régionaux. Ainsi Fourmies, petite ville spécialisée dans le peignage de la laine, est entièrement tenue sous la coupe des industriels roubaisiens. Enfin, on peut constater qu’il n’y a guère de rapports matériels, sinon sur le plan des financements, entre la région lilloise et le bassin houiller : il s’agit de deux univers complètement différents et « étanches ». Les moyens de communication de l’époque font qu’il est de toutes façons difficile de passer de l’un à l’autre. Dans le bassin minier, on n’a donc rien d’autre que des puits de charbon qui se succèdent : une mono-activité absolue.</p>
<p><strong>D’autres secteurs industriels se sont tout de même développés parallèlement au textile et au charbon.<br />
 </strong>Absolument. Notamment des entreprises qui prennent leur essor dans l’« orbite » du charbon et du textile. Prenez par exemple la première firme chimique française, les établissements Kuhlmann. Son fondateur, Frédéric Kuhlmann, était un Alsacien, préparateur en chimie et enseignant dans des écoles professionnelles à Colmar et Strasbourg. Si Kuhlmann fait fortune, au point de devenir l’homme le plus riche du département, son entreprise reste trop longtemps cantonnée aux produits de base et met du temps à se tourner vers des produits plus diversifiés comme les engrais ou les colorants ; elle ne réussit pas à prendre le même virage que les grands groupes d’industrie chimique en Allemagne, dans les années 1860-1880, qui parviennent à couvrir l’ensemble de la palette des produits chimiques. En 1965, l’entreprise Kuhlmann passera dans le giron d’Ugine, puis de Péchiney en 1971, pour donner naissance à PUK (Péchiney-Ugine-Kuhlmann), qui se séparera de ses activités chimie et aciers spéciaux en 1982, après sa nationalisation. Outre l’industrie chimique, on trouve également dans le Nord beaucoup d’entreprises de sidérurgie, qui se positionnent, elles, dans le sillage de l’activité charbonnière. En 1849, est ainsi fondé un groupe sidérurgique, Denain-Anzin, sous l’impulsion d’un grand patron de l’époque, Paulin Talabot. Ce Groupe possède d’importantes installations sidérurgiques et s’approvisionne notamment dans le bassin houiller du Nord-Pas de Calais. Enfin, le Nord possède dès le XIXe siècle une industrie agroalimentaire très puissante avec, en dehors du sucre, les activités de brasserie et distillerie, mais aussi les dérivés de l’élevage (le lait, le beurre, le fromage) autour desquels se mettent en place des coopératives de production dès les années 1860-1880.</p>
<p><strong>Peut-on dire qu’on est face à une économie ouverte ?</strong><br />
 <img class="alignright size-full wp-image-1445" title="Jean-François Eck, professeur à l'Université Lille 3 - © Véronique Védrenne" src="http://www.histoire-entreprises.fr/wp-content/uploads/2011/05/3_jfeck.jpg" alt="Jean-François Eck, professeur à l'Université Lille 3 - © Véronique Védrenne" width="222" height="155" />Oui, dans la mesure où les industriels du Nord ont besoin de s’approvisionner en matières premières provenant du monde entier : la laine vient d’Argentine, le coton d’Égypte, des Indes ou des États-Unis, le jute du Bengale, etc. Les approvisionnements et les expéditions se font le plus souvent depuis Dunkerque, Boulogne ou Calais, et ces ports donnent lieu à toute une floraison de maisons de négoce, de compagnies de navigation, vivant très souvent dans l’orbite de la Compagnie de chemin de fer du Nord qui domine alors complètement la région (5). Par ailleurs, l’apport technologique de l’étranger est fondamental. Tout d’abord, une bonne partie de l’industrie du coton à Lille, à la fin du XVIIIe siècle, vient de Gand : les fabricants d’indiennes (ces cotonnades de coton imprimé, très à la mode à l’époque) en sont souvent originaires. Cet apport extérieur est important non seulement pour le textile mais aussi pour d’autres branches, où des entreprises se créent à partir de brevets achetés à l’étranger ou d’importation de main-d’œuvre spécialisée. Par exemple à Boulogne, l’industrie des plumes métalliques, qui a donné lieu à l’établissement d’une grande entreprise d’instruments d’écriture, Baignol et Farjon, est née du voyage d’un industriel de Boulogne en Angleterre d’où il a rapporté des brevets. Même chose à Calais pour la dentelle !</p>
<p><strong>Comment sont financées toutes ces entreprises ?</strong><br />
 On trouve dans la région du Nord un réseau de banques régionales relativement dense. À Valenciennes, vous avez la banque Dupont, à Lille la banque Joire, à Boulogne la banque Adam. Si toutes ont un rôle assez actif, le financement des industries repose en grande partie – au XIXe siècle du moins – sur l’autofinancement. Les bénéfices accumulés sont automatiquement réinvestis dans les entreprises. Parallèlement, l’activité courante, comme le paiement des stocks ou de la main-d’œuvre, est financée par les sommes que les entrepreneurs déposent sur des comptes courants auxquels ils ne touchent pas. Pour ce qui est du financement à long terme, un certain nombre de placements sont effectués à l’étranger. C’est du reste une des originalités de ce capitalisme nordiste que d’investir relativement loin de chez lui. Un grand Groupe textile comme Motte possède par exemple plusieurs usines dans l’empire russe, notamment en Pologne, qui est alors un foyer d’investissement notable. Il y a chez Motte à la fois la volonté de bénéficier de conditions d’installation plus faciles qu’ailleurs, notamment pour ce qui est des salaires, mais également un attrait pour les débouchés extérieurs. Pendant la période de l’entre-deux-guerres, des investissements se feront plus loin encore. Ainsi, Prouvost, grand Groupe de peignage de laine, à la recherche de main-d’œuvre peu onéreuse, investira dans le vieux sud des États-Unis, mais aussi en Espagne, en Afrique du Sud, en Colombie, et développera un certain nombre de manufactures textiles. Enfin, des investissements spéculatifs peuvent également avoir cours : la Galicie, qui est la partie austro-hongroise de la Pologne (6), s’avérant une région riche en pétrole, tout un ensemble d’investissements sont réalisés dans ce secteur par quelques industriels du nord de la France. C’est un phénomène relativement éphémère, mais il montre qu’il y a chez ces industriels beaucoup d’argent et qu’ils cherchent des occasions de placements.</p>
<p><strong>Outre cette volonté d’auto-financement, quelles sont les caractéristiques des grands industriels du nord de la France ? Peut-on dire, d’ailleurs, qu’il existe « un patronat du Nord » ?</strong><br />
 Je dirais qu’on trouve dans le Nord un patronat assez semblable, par ses comportements, à celui qu’on peut trouver dans d’autres régions, notamment en Alsace, mais aussi en Normandie, autour d’Elbeuf, de Louviers, de Rouen. Les principaux traits du patronat nordiste – c’est-à-dire la « fermeture » de la famille, le contrôle paternaliste de la main-d’oeuvre, la volonté de transmettre un héritage intact à ses enfants, l’affichage d’un mode de vie marqué par une certaine austérité – tout cela se retrouve ailleurs, de même que l’attachement au catholicisme, qu’on retrouve à Reims dans l’industrie textile, ou en Haute-Alsace, transposé sur le plan calviniste. Ce qui est plus original, c’est la capacité assez impressionnante de ces industriels à sans cesse développer des entreprises. Ce phénomène est sans doute à relier à la volonté d’établir ses enfants et de remettre toujours en circuit les capitaux. Pour vous donner un exemple, je vais vous citer cette phrase d’Eugène Motte, grand patron du Groupe Motte au tout début du XXe siècle, qui écrit au ministre du Commerce pour appuyer une demande de décoration pour un des membres d’une autre grande famille textile : « À Roubaix, nous sommes une place de commerce de père en fils, sans absentéisme et sans personne qui fasse Charlemagne. » Faire Charlemagne, aux cartes, ça veut dire rafler la mise à la fin de la partie et sortir du jeu. Ce que veut dire Eugène Motte, c’est qu’à Roubaix, on fait toujours l’effort de réinvestir dans le circuit économique l’argent qui en a été tiré. Cet aspect est très caractéristique du patronat du Nord, en tout cas jusqu’en 1950. Bien sûr, les choses sont certainement plus compliquées et moins schématiques, notamment parce qu’on n’a pas beaucoup d’archives… Et il est bien possible que le patronat du Nord ait réussi à imposer cette image collective d’austérité sans que toutes les familles patronales s’y soient conformées.</p>
<blockquote><p>« Ce qui est original, c’est la capacité impressionnante de ces industriels du Nord à sans cesse développer des entreprises. »</p>
</blockquote>
<p>Par ailleurs, l’austérité professée par les « fondateurs » au début du XIXe siècle n’a plus grand-chose à voir avec le mode de vie des familles de l’entre-deux-guerres. Enfin, même avant 1914, on trouve des dynasties patronales qui ne réinvestissent pas dans la production. C’est le cas par exemple à Armentières, centre textile consacré à l’industrie du lin, à quelques dizaines de kilomètres de Lille. On le constate dans le travail récent de Jean-Marie Wiscart (7) : il a étudié une grande dynastie de l’industrie du lin, les Mahieu, qui ont systématiquement réinvesti leur fortune dans des achats de biens fonciers et de terres agricoles, particulièrement en Belgique ; ils s’y sont d’ailleurs peu à peu établis, à titre de résidence secondaire puis de résidence principale, et ils y ont mené une vie de château… Dans une veine un peu similaire, on constate aussi qu’un certain nombre d’héritiers vont avoir tendance à se tourner vers d’autres horizons. Jean Prouvost, par exemple, héritier d’un grand groupe de peignage de la laine et fondateur de la Lainière de Roubaix en 1911, va rapidement s’intéresser à tout autre chose que le textile et va devenir grand patron de presse !</p>
<p><strong>Existe-t-il une solidarité patronale ?</strong><br />
 Oui. S’il y a bien sûr des brouilles inexpiables, des procès, une certaine solidarité s’exprime, notamment face à l’État, face aux banques et face à la main-d’oeuvre ouvrière lorsque celle-ci revendique. Par exemple, dès 1824, les patrons des filatures fondent le « comité des filateurs » ; en 1832, c’est au tour des sucriers avec le « comité des fabricants de sucre indigène » (c’est-à-dire de sucre de betterave) ; en 1850, les industriels liniers créent le « comité du lin »… Ces diverses associations renforcent assez naturellement l’homogénéité du milieu patronal. En 1842, Auguste Mimerel, un patron de Roubaix, dépasse les revendications corporatistes et fonde le Comité de l’industrie, transformé plus tard en Association pour la défense du travail national. L’organisme a pour but le regroupement du patronat autour d’une lutte contre le libre-échange, la baisse des tarifs douaniers et l’ouverture des frontières. Mimerel sera du reste – partiellement – entendu puisqu’en février 1849, il obtiendra l’exclusion des produits étrangers à l’Exposition universelle de Paris. Pour ce qui concerne la volonté de moraliser la main-d’œuvre, un organisme d’un autre ordre est créé, en 1884, à Lille : il s’agit de l’Association catholique des patrons du Nord. Cette association, dont le nom marque l’appartenance à cette mouvance du « catholicisme social », regroupe des patrons du textile, mais aussi d’autres secteurs, autour de la constitution d’un réseau d’œuvres de charité. Son fondateur, Philibert Vrau, est un personnage célèbre dans la région : grand manufacturier, fabricant du fil à coudre « Au Chinois », grand catholique (on le surnomme parfois « Saint-Philibert »), il fait également figure de principal chef de la droite conservatrice et monarchiste. Dans l’entre-deux guerres, les tensions sociales vont devenir très dures et une nouvelle association est créée pour tenter de contrer les revendications ouvrières : il s’agit du Consortium de l’industrie textile. Cette association de patrons, fondée en 1919 à Roubaix par l’industriel Eugène Mathon, a pour objectif de résister aux conflits sociaux grâce au versement d’indemnités de grèves. Les activités du Consortium sont rapidement déléguées à Désiré Ley, l’administrateur-délégué. C’est à lui que le patronat du Nord confie le soin de mater les syndicats ouvriers et d’éviter que ceux-ci n’arrivent à faire triompher les revendications ouvrières. Une partie du patronat du Nord fait donc à cette époque allure de patronat de combat. Cependant, il ne faut pas exagérer ce virage : un certain nombre de dirigeants ne sont pas d’accord avec cette attitude et estiment qu’il convient d’éviter l’affrontement systématique. C’est le cas en particulier d’Eugène Motte, le propre beau-frère d’Eugène Mathon (!), qu’une altercation très célèbre oppose un jour à Désiré Ley. Rencontrant ce dernier sur un quai de la gare de Roubaix, Motte le prend ainsi à partie : « Je ne veux pas avoir de contact avec vous, vous êtes un individu néfaste et répugnant, vous entraînez le patronat du Nord à sa ruine… »</p>
<p><strong>Qu’en est-il du monde ouvrier ? A-t-il lui aussi des spécificités ?</strong><br />
 La spécificité du monde ouvrier, dans le Nord-Pas de Calais, tient en partie aux grandes vagues d’immigration. Du côté de la mine, dans les années 1919-1930, on fait en effet affluer des contingents de Polonais, en vertu de traités signés entre le gouvernement français et le gouvernement de Pologne, qui permettent au patronat du Nord, parfaitement organisé sur ce plan, de « regarnir » les galeries de mines, de plus en plus délaissées par les ouvriers français pour qui le métier apparaît comme répulsif. L’immigration polonaise a été tellement marquante que jusqu’à hier, pourrait-on dire, il y avait encore des quotidiens polonais imprimés dans le bassin minier… Après la nationalisation des Charbonnages en 1946, on fera cette fois appel à de la main-d’œuvre marocaine, recrutée dans les régions rurales du Sud du Maroc par des agents payés par les Charbonnages. Dans le textile, c’est la main-d’oeuvre belge qui est venue s’embaucher dans les usines, dès le XIXe siècle à Roubaix-Tourcoing. La population de Roubaix, très bien étudiée par Chantal Pétillon (8), compte ainsi une majorité numérique de Belges au milieu du XIXe siècle !</p>
<p><strong>Vous semblez différencier les ouvriers de la mine et ceux du textile ; n’ont-ils pas de points communs ?</strong><br />
 Le monde ouvrier du textile et le monde ouvrier de la mine sont deux mondes très différents. Comme je le disais tout à l’heure, ils sont spatialement séparés, et durant tout le XIXe siècle, ils ne se mélangent jamais, même à l’intérieur des familles. Par ailleurs, dans le secteur textile, le taux de syndicalisation est très bas, parce que la main-d’œuvre est en grande partie féminine, et le syndicalisme est marqué par un certain radicalisme, un jusqu’au-boutisme. Dans les houillères, le comportement des syndicats est au contraire marqué par une volonté réformiste relativement précoce, qui conduit les syndicats de mineurs à conclure avec le patronat des compagnies houillères une convention collective : la convention d’Arras, en 1891. Cela dit, cette distinction doit être relativisée : en 1906, au lendemain de la catastrophe de Courrières, le dialogue des syndicats avec le patronat tourne court.</p>
<p><strong>Quels sont les moments emblématiques des luttes ouvrières de cette région ?</strong><br />
 Dans les charbonnages, outre la catastrophe de Courrières, on peut citer deux épisodes importants. Le premier, c’est la grande grève de mai-juin 1941. Le patronat minier avait profité de l’arrivée au pouvoir du Maréchal Pétain et de la tutelle allemande (9) pour réintroduire dans les puits des systèmes de chronométrage détestés des mineurs. Si l’on ajoute à cela que les cadences étaient très dures, on comprend qu’ait surgi chez les militants ouvriers une volonté de résistance contre l’occupant. Cette volonté est assez précoce puisque la grève sera déclenchée avant l’entrée en guerre de l’URSS, qui concentrera alors toutes les forces du parti communiste français clandestin. Le deuxième épisode, bien postérieur, est la grande grève de 1963, lorsque le gouvernement de Pompidou décide de réquisitionner des mineurs pour briser leur opposition à la politique de fermeture des mines. Les trois plus grandes fédérations syndicales s’opposent à la réquisition et le 4 mars 1963, la grève est totale dans tous les puits. Elle va durer plus d’un mois, et s’accompagnera de grandes manifestations (plus de 80 000 personnes à Lens, par exemple !). Cette grande grève est la dernière grande occasion d’unanimité du monde de la mine, mais aussi de l’ensemble de la population du Nord-Pas de Calais, qui fait bloc derrière les mineurs, considérant qu’ils sont encore au cœur de la population active régionale et que les charbonnages sont inséparables de la prospérité du Nord. De grandes grèves marquent également le démantèlement de la sidérurgie dans les années 1973-1978, lorsque Usinor décide de fermer ses usines « de l’intérieur » et de tout miser sur son usine du littoral, à Dunkerque. Cette fermeture est vécue comme un véritable effondrement de l’économie régionale par l’ensemble de la population. On assiste à de grandes manifestations de désespoir de la population ouvrière, à Valenciennes, à Denain, comme on a pu le voir en Lorraine, à Longwy ou à Thionville.</p>
<blockquote><p>« La grève de 1963 est la dernière grande occasion d’unanimité du monde de la mine, mais aussi de l’ensemble de la population, qui fait bloc derrière les mineurs, considérant que les charbonnages sont inséparables de la prospérité du Nord. »</p>
</blockquote>
<p>Si l’on revient au développement économique et industriel du Nord, quelles ont été les grandes étapes de cette histoire ?<br />
 Je dirais qu’il y a une première étape qui s’est déroulée de manière continue du début du XIXe siècle jusque, pratiquement, au milieu du XXe siècle (10). Bien sûr, les guerres ont provoqué des heurts dans cette continuité, notamment la Première Guerre mondiale, puisque la moitié de la région a été occupée par l’Allemagne et que beaucoup d’installations ont été ravagées. Mais paradoxalement, les conséquences de cette guerre ont été « bénéfiques » pour l’industrie puisqu’elle a permis une reconstruction tout à fait importante. Celle-ci a été l’occasion d’une grande modernisation, notamment dans les techniques d’extraction du charbon : à la Compagnie des mines de Lens, notamment, on s’est efforcé de forer des puits de plus grande dimension, mieux aménagés, avec un recours systématique à l’électricité. Cette guerre, ressentie par la population comme particulièrement dure, plus dure encore que la deuxième, a donc été en même temps l’occasion d’une modernisation – qui explique en partie « l’explosion » de l’architecture des années trente qu’on voit partout, aussi bien dans les villes que dans les bâtiments industriels.</p>
<p><strong>La crise des années trente a-t-elle eu des effets aussi importants que la Première Guerre mondiale ?</strong><br />
 Disons qu’elle a été assez forte. Au niveau des ouvriers, cela s’est traduit par le départ de beaucoup de Polonais, renvoyés chez eux du jour au lendemain, en 1935. Un drame. Au niveau économique, on a observé un affaiblissement profond de la structure financière régionale avec un certain nombre de faillites, comme la Banque Adam à Boulogne. C’est sans doute aussi pendant cette crise que les grands groupes textiles ont commencé à décliner, que leur rentabilité s’est révélée de moins en moins assurée. Les industriels ont alors réagi de manière extrêmement défensive, s’efforçant d’obtenir des pouvoirs publics le renforcement du protectionnisme et, pour les industriels du coton, la défense des débouchés coloniaux (11) – ce qui les a amenés à soutenir, dans un premier temps, le régime du Maréchal Pétain. Cette réaction de défense est intéressante car elle montre, en creux, qu’il n’y a jamais eu de vraie diversification dans le textile, notamment en direction des textiles artificiels (fibres de cellulose) à la fin du XIXe siècle ou des textiles synthétiques (fibres issues de la transformation du pétrole) au XXe siècle. Il y a plutôt eu abandon du textile pour autre chose, par exemple la grande distribution (c’est le cas de la famille Mulliez, fondatrice d’Auchan). Les historiens n’ont jamais compris pourquoi ce virage n’avait pas été pris alors que techniquement, toutes les conditions étaient réunies. Finalement, ce qui est étonnant dans l’histoire de cette région, c’est que la seconde révolution industrielle, au lieu de se produire comme partout ailleurs dans les années 1880-1900, ne s’est tout simplement pas faite ! Et les dirigeants d’entreprises ont pris conscience de la nécessité de la mettre en œuvre au moment où elle était en train de s’achever, c’est-à-dire dans les années soixante… Il y a donc un décalage chronologique qui a été fatal.</p>
<p>(…)<br />
 <em>Pour la suite de cet article, se reporter à la version papier.<br />
 Dans sa version papier, l’entretien avec Jean-François Eck est ponctué de portraits d’industriels « emblématiques » de l’histoire du Nord, tels Eugène Motte, Philippe Vrau, Frédéric Kuhlmann</em>.</p>
<p><em>Propos recueillis par Claire Moyrand<br />
 Photos : © Véronique Védrenne</em></p>
<p><strong>NOTES</strong><br />
(1) Voir à ce sujet les travaux de Marcel Gillet et notamment <em>Les charbonnages du nord de la France au XIXe siècle</em>, Éditions Mouton, 1973.<br />
 (2) Après la Révolution française, les Anglais instaurèrent un blocus maritime empêchant les liaisons entre la France et les Antilles. En 1806, Napoléon riposta en instaurant le « blocus continental », qui visait à empêcher l’entrée de toute marchandise anglaise sur le continent et, partant, à ruiner l’Angleterre… À vrai dire, le blocus fut un échec. Surtout, le sucre de canne se mit à manquer. Il fallut rapidement trouver un produit de substitution et l’on se tourna alors vers la betterave, qui peut donner du sucre lorsqu’on la « raffine ».<br />
 (3) « Capitalisme régional et financement de l’industrie dans la région lilloise entre 1850 et 1914 » (thèse de doctorat).<br />
 (4) Ce sera encore plus important après la « famine du coton », qui se produit pendant la guerre de Sécession aux États-Unis, entre 1861 et 1865. Les prix de la fibre de coton seront en effet poussés à un tel niveau que beaucoup d’entreprises cotonnières du nord de la France feront faillite. D’autres réussiront à se reconvertir dans la laine. C’est à partir de cette période que Roubaix se spécialisera pour de bon dans la laine.<br />
 (5) Voir l’ouvrage de Christian Borde, <em>Calais et la mer (1814-1914)</em>, Presses universitaires du Septentrion, 1997. La Compagnie du Nord a été étudiée dès 1973 par François Caron, dans sa thèse intitulée « Histoire de l’exploitation d’un grand réseau : la Compagnie du chemin de fer du Nord », un travail très important dans l’histoire des entreprises.<br />
 (6) La Pologne est alors divisée entre l’empire russe, l’empire allemand et l’empire austro-hongrois.<br />
 (7) Jean-Marie Wiscart, <em>Au temps des grands liniers : les Mahieu d’Armentières (1832-1938) – Une bourgeoisie textile du Nord</em>, Artois Presses Université, 2010.<br />
 (8) <em>La population de Roubaix – Industrialisation, démographie et société 1750-1880</em>, Presses Universitaires du Septentrion, 2006.<br />
 (9) Le bassin minier du Nord-Pas de Calais était géré directement depuis Bruxelles par les autorités nazies.<br />
 (10) Jusqu’en 1954, le Nord était la première région industrielle de France, après la région parisienne ; il a ensuite été dépassé par la future région Rhône-Alpes. Voir à ce sujet l’ouvrage de Serge Dormard,<em> L’Économie du Nord-Pas de Calais – Histoire et bilan d&#8217;un demi-siècle de transformations</em>, Presses Universitaires du Septentrion, 2001.<br />
 (11) Ces industriels ont aussi soutenu l’action du secrétaire général de la Fédération de l’industrie cotonnière, Pierre De Calan, qui a lui-même joué un grand rôle dans le patronat français puisqu’il a dirigé Babcock-Wilcox (qui a fusionné plus tard avec Fives), avant de devenir vice-président du CNPF.</p>
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