HE MAGAZINE - #11 - Sept. 13

Arte, une aventure franco-allemande

Article publié dans le magazine Histoire d'entreprises
Rubrique : Initiative

La plupart des gens savent qu’ARTE est une chaîne culturelle européenne. Beaucoup l’associent au franco-allemand. Un peu moins savent qu’elle est une chaîne publique. Et bien peu sauraient préciser ce qu’implique concrètement pour l’entreprise cette identité franco-allemande. C’est ce que cet article se propose d’expliciter, en revenant sur la genèse de ce projet, l’histoire de sa réalisation, ses missions, sa structure et son évolution. La dimension franco-allemande, bien plus qu’une question structurelle, cristallise un idéal, un grand projet politique, des rapports complexes, des différences culturelles et au final une vision du monde.

ARTE ne s’est pas faite un en jour. L’idée d’une chaîne culturelle franco-allemande germe dans les années 1980. Quelques tentatives de création de chaînes européennes sont lancées au niveau des institutions européennes mais abandonnées pour des questions financières ou linguistiques. Des contacts sont pris en Allemagne et en France, notamment entre Lothar Späth, le ministre président du Land de Bade-Wurtemberg, et Jack Lang, le ministre socialiste de la culture de l’époque.

 

VERS UNE COOPÉRATION AUDIOVISUELLE EUROPÉENNE

arteRien n’aboutit mais l’idée fait son chemin. En France, les socialistes sont au pouvoir depuis 1981 et accordent à la culture une place prioritaire. François Mitterrand exprime à plusieurs reprises sa volonté de bâtir une Europe de la culture. En novembre 1988, lors d’un sommet franco-allemand à Bonn, une déclaration finale commune, signée par Helmut Kohl et François Mitterrand, prévoit le début d’une réflexion concrète sur la fondation d’une chaîne de télévision culturelle franco-allemande, dont la vocation serait de devenir européenne. Un groupe de travail est mis en place et les négociations débutent en 1989. Elles sont d’emblée complexes, du fait notamment d’une différence essentielle entre les deux pays qui ne cessera d’intervenir durant ces années de fondation. En France, en effet, l’audiovisuel est du ressort de l’État national et donc du gouvernement, en l’occurrence le ministère de la culture, et le Président de la République peut intervenir quand il le souhaite. En Allemagne, en revanche, le système fédéral prévoit que les médias relèvent de la compétence des régions, les Länder, qui composent le  « Bund »1.

 

DES NÉGOCIATIONS COMPLEXES

arteDans le groupe de travail mis sur pied suite au sommet de Bonn, se trouve donc comme personnel politique d’un côté des représentants du gouvernement français et de l’autre les représentants des Länder allemands qui, à l’époque, sont loin de tous soutenir le projet. Les tractations sont longues. Les deux groupes audiovisuels publics allemands, ARD et ZDF, sont réticents et méfiants vis-à-vis de ce projet très – trop – politique.

En Allemagne, les médias tiennent farouchement à leur indépendance et toute intrusion du pouvoir est extrêmement mal perçue. De plus, les dirigeants voient d’un mauvais œil l’arrivée d’une nouvelle chaîne publique avec qui se partager les revenus de la redevance.

En France, il a été prévu que la nouvelle chaîne s’appuie sur une petite société de télévision culturelle déjà existante fondée en 1986, dirigée par Jérôme Clément depuis 1989 : La Sept. Les équipes ont été complètement prises au dépourvu par l’évolution de leur société : on leur avait parlé de partenariats européens mais de là à devenir structurellement franco-allemandes, il y a un pas qui fait peur à beaucoup.

À ces réticences s’ajoutent des différences culturelles qui ralentissent considérablement le processus. Les Français veulent définir de grandes lignes, un cadre. Pour les Allemands, au contraire, « le diable est dans les détails », il vaut mieux donc tout prévoir… Le rapport au droit est radicalement différent, comme le relate Jérôme Clément, acteur central des négociations : « Pour les Français, les lois (…) sont faites pour s’adapter à la volonté politique : on trouve des solutions juridiques à des problèmes politiques (…). Pour les Allemands, le droit s’impose à la politique. Il protège les citoyens (…). C’est pourquoi nous comprîmes vite que les négociations prévues pour durer six mois seraient beaucoup plus longues. Cela se prolongea deux ans »2.

Il y a aussi les questions techniques et financières… Le 30 mai 1989 par exemple, la Sept commence à émettre en France sur le satellite TDF1, un vecteur de diffusion touchant un nombre de téléspectateurs très réduit. Les Allemands, eux, prévoient une diffusion sur le câble qui couvre 80% de leur territoire, soit une majorité de la population. Ils hésitent à financer à parité une chaîne qui aura si peu de visibilité en France. Finalement, Jérôme Clément obtient que certains programmes soient également diffusés sur FR3 le samedi après-midi, ce qui équilibre quelque peu la réception dans les deux pays3. Mille et un obstacles auraient pu faire capoter les négociations mais patiemment, les questions sont réglées les unes après les autres. Le fait que la Chaîne culturelle européenne (CCE) soit soutenue par une forte volonté politique de la part des dirigeants des deux pays, Mitterrand et Kohl, est un des facteurs qui explique cette persévérance. Même si le chancelier allemand n’est pas décisionnaire dans ce domaine, sa présence aux côtés du président français fait de ce projet audiovisuel un élément d’un grand projet politique culturel européen. Cette conviction est par ailleurs relayée et portée par des acteurs politiques très impliqués, comme Jack Lang ou Lothar Späth, et par des acteurs professionnels tels Jérôme Clément, fervent militant d’une Europe de la culture, ou le francophile Jobst Plog, président du NDR4 et actif partisan du projet, qui réussit à rallier le groupe public allemand ARD. Le contexte enfin, celui de la fin des années 1980, est propice à la création de projets européens et l’Allemagne sait son développement national intimement lié au développement de l’Union Européenne.

Mille et un obstacles auraient pu faire capoter les négociations mais la Chaîne culturelle européenne est soutenue par une forte volonté politique dans les deux pays.

 

LE TRAITÉ FONDATEUR

arteAinsi, à l’automne 1990, après quasiment deux ans de négociations, un traité est finalement signé à Berlin qui prévoit la création d’une « société de télévision commune et indépendante à vocation culturelle et européenne ayant son siège à Strasbourg, ci-après dénommée Chaîne Culturelle Européenne (CCE) ».

Il est intéressant de noter que la grande Histoire accélère le dénouement de l’opération. Lorsque démarrent les négociations entre Français et Allemands – de l’Ouest –, le bloc de l’Est en général et la RDA en particulier vivent leurs derniers instants. Le 9 novembre 1989, le mur de Berlin tombe et avec lui le régime socialiste de l’Allemagne de l’Est. Le traité d’unification de l’Allemagne doit être signé le 3 octobre 1990.

Or, côté allemand, le traité « interétatique » fondateur de la chaîne franco-allemande doit être ratifié non par le parlement national mais par les onze Länder qui constituaient jusqu’alors la République Fédérale Allemande  (RFA). Une fois l’unification effective, cinq Länder supplémentaires vont intégrer la structure, autrement dit cinq nouveaux interlocuteurs à rallier, convaincre… sans parler des délais administratifs. On se hâte donc de signer le 2 octobre, la veille de la signature du traité scellant l’unification allemande5.

La signature du traité entérine un principe. Il faut ensuite encore plusieurs mois pour régler la mise en place concrète de la chaîne avec toutes les implications techniques pour la diffusion, et juridiques pour la mise sur pied de la structure. Entre 1990 et 1992, année du début de la diffusion, les équipes sont constituées et les locaux installés à Strasbourg. Enfin est signé le 3 avril 1991 le « contrat de formation » (Gründungsvertrag), deuxième texte fondateur, créant officiellement la nouvelle chaîne de télévision, dénommée ARTE. pour Association Relative à la Télévision Européenne. Sa mission est ainsi formulée : « concevoir, réaliser et diffuser ou faire diffuser (…) des émissions  (…) ayant un contenu culturel et international au sens large, et propres à favoriser la compréhension et le rapprochement des peuples en Europe ». Une chaîne unique pour deux peuples, une vraie première.

La signature du traité entérine un principe. Il faut ensuite encore plusieurs mois pour régler la mise en place concrète de la chaîne.

 

UNE STRUCTURE COMPLEXE ET INÉDITE

arteLa structure retenue pour la chaîne franco-allemande est complexe et inédite. Elle tient compte des contraintes et traditions de chacun des deux pays. Il faut respecter l’organisation nationale d’une part, la structure fédérale d’autre part. Le lien au politique consubstantiel à la nature de chaîne publique d’un côté, l’exigence de garantie d’indépendance vis-à-vis du pouvoir d’autre part. Chaque pays a ses incontournables : en Allemagne, toute chaîne a un Comité Consultatif des Programmes composé de membres de la société civile. En France, il est inimaginable de ne pas avoir de gestion centralisée.

On aboutit dès lors à une construction comprenant un groupement européen d’intérêt économique qui est le siège social de l’entreprise, et deux pôles de production, l’un français, l’autre allemand. Pour prévenir toute ingérence de l’État, les Allemands obtiennent que la chaîne franco-allemande soit indépendante de l’un ou l’autre droit audiovisuel national. Ainsi ARTE ne relève-t-elle pas du CSA français, même si elle s’efforce la plupart du temps de respecter l’esprit de ses réglementations. Par souci de compromis, les Allemands ont de leur côté accepté que les Français soient soumis à la réglementation des horaires de diffusion6 et au système spécifiquement français des quotas concernant le nombre d’heures de productions européennes.

 

LES PREMIÈRES IMAGES

L’installation d’ARTE se déroule dans un contexte parfois tendu car la chaîne n’a pas que des amis. En France, des réactions germanophobes déplorent l’arrivée de la « langue de Goebbels » (Journal du Dimanche) dans les foyers. Certains critiquent ce qui représente pour eux un ghetto élitiste ou un alibi culturel. D’autres, en Allemagne, y voient une fantaisie de la part des politiques… En outre, les changements politiques qui s’annoncent en France avec les élections législatives de 1993 créent un climat d’instabilité.

Le 30 mai 1992, enfin, a lieu la première soirée d’ARTE. Depuis la signature du traité de formation, le gouvernement français a octroyé à la chaîne le canal hertzien laissé vacant par la faillite de La 5, fondée par Silvio Berlusconi. D’une zone de diffusion quasi confidentielle, ARTE passe désormais dans le club fermé des 6 chaînes accessibles par quasiment tous les foyers français ! En Allemagne, ARTE est dès le début diffusée sur le câble, très répandu sur le territoire allemand, mais du coup moins visible au cœur d’une trentaine de chaînes. C’est ce qui explique la différence historique d’audience entre les deux pays, du moins jusqu’au développement de la TNT et de l’ADSL sur le territoire français.

Les équipes présentes ce 30 mai se remémoreront souvent avec amusement cette soirée diffusée en direct de l’Opéra National du Rhin, qui voit se succéder les problèmes techniques et qui va générer des critiques impitoyables, surtout en France. En effet, l’humour du cabarettiste allemand Wolf Biermann ne passe pas du tout traduit en français, le débat entre Wim Wenders, Axel Corti et Jérôme Savary paraît interminable et des problèmes de son empêchent de saisir une bonne partie de cette soirée inaugurale.

 

NORMALISATION ET ÉVOLUTION

Après cette première performance chaotique, ARTE gagne peu à peu l’estime de l’opinion publique. En premier lieu grâce à la qualité de ses programmes : des documentaires, des films de cinéma, des spectacles captés aux formats innovants. La chaîne développe sa personnalité propre, à travers des contenus différents et européens, un habillage original, des évènements de programmation audacieux. Bientôt, elle fait partie du paysage audiovisuel de part et d’autre du Rhin et même si l’on a pu railler son tropisme pour la Seconde Guerre mondiale ou l’inaccessibilité de certains de ses programmes, elle fait figure de repère jusqu’à aujourd’hui en terme de valeurs et de soutien à la création.

Le principe d’ARTE – un programme pour deux peuples – présuppose une gestion rigoureuse de la complexe question linguistique. Le « multilingue » est un service-clé de la Centrale7 et un des principaux postes budgétaires. Il faut imaginer que tout doit être traduit dans deux langues, des documents préparatoires aux réunions internes sans oublier évidemment les programmes. Le délai de traduction raccourcit les délais de livraison, des rédacteurs vérifient que l’autre version linguistique respecte le ton ou l’esprit des textes initiaux. La production de directs, comme des opéras, des concerts ou des évènements spéciaux, nécessite une organisation extrêmement huilée pour éviter les incidents de traduction. Les plateaux avec invités représentent la configuration la plus délicate. Aujourd’hui, cependant, tout le personnel s’est habitué à tenir compte de contraintes et une véritable expertise s’est constituée en la matière.

Au cours des vingt ans qui suivent la fondation d’ARTE, plusieurs éléments vont amener la chaîne à évoluer. Tout d’abord, entre 2003 et 2005, le passage progressif d’une diffusion en soirée uniquement à une diffusion 24h/24. Ensuite, l’évolution du paysage concurrentiel avec l’arrivée de la TNT, le développement de l’ADSL, qui demandent à ARTE de réaffirmer son identité. Et enfin le développement numérique et l’évolution des usages vers une consommation délinéarisée des contenus et l’arrivée en masse des supports mobiles. Autant d’évolutions qui amènent les dirigeants de la chaîne à adapter sa stratégie de développement, que ce soit en investissant sur les programmes de journée ou en proposant le maximum de contenus sur le maximum de supports de diffusion (internet, box ADSL, smartphones…), et à travailler sans relâche à maintenir l’identité spécifique d’ARTE au milieu d’une offre toujours plus pléthorique.

L’identité franco-allemande d’ARTE fait sa spécificité vis-à-vis des autres chaînes. Il ne s’agit pas d’avoir une vision naïve et idyllique de ce qui a été inventé par ses pères fondateurs. Le système asymétrique peut être lourd, les programmes hétérogènes en fonction de leur origine, la conciliation des intérêts de chacun des deux peuples toujours un challenge, les compromis omniprésents. La création d’une chaîne binationale au quotidien reste un défi. Mais un défi qui fait sens pour ceux qui décident d’y participer et pour tous ceux qui croient que l’Europe est plus qu’un organe de gestion des crises financières.

 

Aurélie Marx,

programmatrice à la direction de la programmation d’ARTE GEIE

 

Notes

(1) Le Bund est le terme allemand pour désigner l’État fédéral en Allemagne.

(2) Le choix d’ARTE, Jérôme Clément, Grasset, 2011, page 45.

(3) Personne ne se doute que trois ans plus tard, par un concours de circonstances, celle qui deviendra ARTE sera diffusée sur un canal hertzien à 19 heures.

(4) Norddeutscher Rundfunk : office régional de l’ARD dans le Nord de l’Allemagne.

(5) Le traité interétatique sera actualisé trois ans plus tard et ratifié par les nouveaux Länder. Mais on sera déjà à une autre étape.

(6) Comme par exemple la non-diffusion de films de cinéma le samedi, mise en place à l’époque pour protéger les entrées dans les salles de cinéma.

(7) Celle-ci, basée à Strasbourg, rassemble la direction des programmes et de la programmation, les unités de programmes chargées de la deuxième version linguistique des programmes et des coproductions européennes, la direction de l’antenne avec en particulier la régie de diffusion, les studios où le journal quotidien est produit par une rédaction franco-allemande et enfin l’Assemblée Générale.

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  • Article paru dans Histoire d'entreprises - #11 - Sept. 13
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