HE MAGAZINE - #6 - Décembre 08

Au bonheur des dames d’Émile Zola

Article publié dans le magazine Histoire d'entreprises
Rubrique : L’entreprise au risque de la littérature

Au bonheur des Dames, célèbre roman de Zola, est le récit de l’éclosion d’un grand magasin parisien, invention qui bouleverse toute la société du Second Empire. On trouve dans cette analyse historique, doublée d’une intrigue amoureuse, le mélange de rigueur et de lyrisme qui fait le génie de Zola. D’un côté, des explications détaillées sur les rouages commerciaux, financiers et humains de l’énorme machine, de l’autre, une peinture puissante des relations entre Mouret, l’entrepreneur génial, et celles qu’il rêve de conquérir : les femmes.

Extrait

« Mouret regardait toujours son peuple de femmes, au milieu de ces flamboiements. Les ombres noires s’enlevaient avec vigueur sur les fonds pâles. De longs remous brisaient la cohue, la fièvre de cette journée de grande vente passait comme un vertige, roulant la houle désordonnée des têtes. On commençait à sortir, le saccage des étoffes jonchait les comptoirs, l’or sonnait dans les caisses ; tandis que la clientèle, dépouillée, violée, s’en allait à moitié défaite, avec la volupté assouvie et la sourde honte d’un désir contenté au fond d’un hôtel louche. C’était lui qui les possédait de la sorte, qui les tenait à sa merci, par son entassement continu de marchandises, par sa baisse des prix et ses rendus, sa galanterie et sa réclame. Il avait conquis les mères elles-mêmes, il régnait sur toutes avec la brutalité d’un despote, dont le caprice ruinait des ménages. Sa création apportait une religion nouvelle, les églises que désertait peu à peu la foi chancelante étaient remplacées par son bazar, dans les âmes inoccupées désormais. La femme venait passer chez lui les heures vides, les heures frissonnantes et inquiètes qu’elle vivait jadis au fond des chapelles : dépense nécessaire de passion nerveuse, lutte renaissante d’un dieu contre le mari, culte sans cesse renouvelé du corps, avec l’au-delà divin de la beauté. S’il avait fermé ses portes, il y aurait eu un soulèvement sur le pavé, le cri éperdu des dévotes auxquelles on supprimerait le confessionnal et l’autel. Dans leur luxe accru depuis dix ans, il les voyait, malgré l’heure, s’entêter au travers de l’énorme charpente métallique, le long des escaliers suspendus et des ponts volants. »

Contrairement à d’autres entrepreneurs présents dans les romans de Zola, Octave Mouret, le fringant directeur du Bonheur des Dames, ne doit pas sa réussite à des manœuvres frauduleuses, mais à une pratique du commerce totalement novatrice. La clé de voûte de tout le système est la rotation très rapide des stocks. L’enquête minutieuse de Zola lui a révélé que le rayon de mode du magasin du Louvre renouvelait son stock cinquante-quatre fois dans l’année, contre deux fois pour les boutiques traditionnelles ! Ainsi, toute la stratégie du commerce nouveau repose sur une logique de volume, résumée dans cette formule simple : « vendre bon marché pour vendre beaucoup et vendre beaucoup pour vendre bon marché ». Pour obtenir cet écoulement rapide de la marchandise, les prix bas sont accompagnés d’une politique commerciale audacieuse et d’une publicité omniprésente : produits d’appel, opérations promotionnelles, distribution massive de catalogues, mais aussi de ballons et de bouquets de fleurs. Sans oublier un merchandising époustouflant. Les étalages de Mouret ont la beauté des oeuvres d’art, et la façon dont il bouleverse l’organisation du magasin pour promener les clientes dans tous les rayons est un coup de génie.

Créatif, talentueux, inspiré, Mouret se montre aussi capable d’une rigueur implacable dans l’organisation de sa structure. La façon dont il gère le personnel, à coup de systèmes d’intéressement et de contrôles croisés en est l’illustration la plus frappante. Toutes ces qualités de chef d’entreprise, le directeur du Bonheur des Dames les met au service de son objectif unique, son obsession : conquérir le peuple des femmes. Cette quête passionnée inspire à Zola un florilège d’images puissantes et de formules choc. Les femmes sont pâles de désir, il faut les allumer, les exploiter, créer une mécanique à manger les femmes. Le point culminant est sans doute le parallèle avec la conquête d’une maîtresse, dans laquelle se succèdent le désir, la possession et le mépris.

« Tout entières obsédées par le paraître, les femmes constituent des proies faciles. Et l’on comprend mieux les imprécations de certains moralistes de l’époque, qui reprochaient aux grands magasins de briser les ménages ! »

Des pages magnifiques… qui véhiculent cependant une image assez déplaisante des femmes. Superficielles, tout entières obsédées par le paraître, elles constituent des proies faciles. Le personnage de Madame Marty, acheteuse enragée qui s’engouffre dans tous les pièges, incarne leur faiblesse. Et l’on comprend mieux les imprécations de certains moralistes de l’époque, qui reprochaient aux grands magasins de griser les femmes et de briser les ménages ! En somme, on aimerait en vouloir à Zola pour cette vision dépassée des femmes, mais on a bien du mal… Car le personnage de Denise constitue un contrepoint irrésistible à ce portrait un peu méprisant. Courageuse, intelligente, clairvoyante et fière, elle possède toutes les qualités, et surtout celle de refuser les avances de Mouret. Le personnage principal du roman, c’est bien elle, qui l’envoie promener alors même qu’il prétend les posséder toutes. Voilà notre mâle dominant à genoux, voilà les autres femmes vengées ! Sans oublier l’influence positive qu’elle exerce sur cet homme fou d’ambition : c’est elle qui, progressivement, l’amène à améliorer les conditions de vie du personnel. À la fin du roman, vendeurs et vendeuses accèdent ainsi à un plus grand niveau de confort, qui va de pair avec une certaine élévation culturelle. En somme, même s’il entraîne quelques morts tragiques dans son sillage (Zola restera toujours Zola !), le grand magasin contribue au bien-être des employés, comme à celui des consommateurs.

Les effets bénéfiques du monde nouveau l’emportent sur les inévitables dégâts. Cette foi ardente dans le progrès reflète bien l’époque et rend le livre plus touchant encore. Fait inhabituel pour un roman de Zola, Au bonheur des dames laisse une impression d’optimisme. D’autant que l’histoire d’amour finit bien – pour tout dire, quand Denise se jette au cou de Mouret en sanglotant, à la dernière page, on verserait bien une petite larme.

Sophie Chabanel
Photos ©ADAGP, Paris 2008

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