HE MAGAZINE - #4 - Janvier 08

Bahadourian, une histoire savoureuse et épicée

Article publié dans le magazine Histoire d'entreprises
Rubrique : Saga

[Extrait]

En 2003, le conseil municipal de Lyon a attribué, à l’unanimité, la dénomination «Djebraïl Bahadourian (1907-1991)» à une place du 3e arrondissement de la ville. Arménien venu en France dans les années 1920, Djebraïl Bahadourian a en effet eu un parcours exemplaire : devenu en quelques décennies un grand «épicier», selon le sens originel de marchand d’épices, il a aussi beaucoup travaillé à l’intégration de la communauté arménienne de Lyon. Reprise par ses fils et ses petits-enfants, son affaire s’est agrandie mais n’a pas perdu son âme : le « supermarché Bahadourian » reste un bazar à l’orientale, où l’on trouve tous les produits de la Méditerranée.

Le magasin dans les années 1960, avec au premier plan, portant un chapeau : Djebraïl Bahadourian - © archives privées

Djebraïl (Gabriel) Bahadourian est né le 10 octobre 1907 dans la région d’Aksaray, en Anatolie Centrale, carrefour sur la route anatolienne. Il est issu d’une famille aisée. Les Bahadourian sont éleveurs de mouton et commerçants de peaux, de blé et d’huile de lin. En 1915, comme les Arméniens de Turquie, ils subissent le génocide. De 1915 à 1917, ont lieu, en effet, des déportations et des massacres de grande ampleur qui anéantissent près des deux tiers de la population arménienne vivant sur le territoire actuel de la Turquie. Si la famille reste unie et échappe aux massacres, elle est déportée, d’abord vers la Syrie, puis vers la Jordanie. Au cours d’une longue marche, terrible, seuls quatre des huit enfants et leur maman survivent. On retrouve alors Djebraïl au Liban, où il vend du pain dans le port de Beyrouth pour aider le reste de la famille à survivre. En 1918, il accompagne sa mère et sa soeur qui ont décidé de rentrer dans leur région natale, tandis que son frère Sahag embarque, depuis Chypre, vers la France. À leur retour à Aksaray, ils constatent que tous leurs biens ont été saisis. La famille est ruinée. Pour le jeune Djebraïl, il n’est pas question de fréquenter l’école. Il est contraint de travailler dans la rue, comme beaucoup d’enfants. Après quelque temps, il est embauché par un vieil ami de son père, Hadj Lofet, négociant et revendeur de blé et d’autres produits agricoles.

« REVENEZ DEMAIN »

Djebraïl se révèle vite très doué pour les affaires. Hadj Lofet n’en revient pas ! Il lui propose rapidement de devenir son associé. Djebraïl parcours alors les routes poussiéreuses et peu sûres de la Turquie de l’époque. Smyrne, Istanbul, Ankara, il se rend partout pour approvisionner un magasin qui devient de plus en plus important, car la devise du jeune homme est simple : ne jamais dire « je n’en ai pas ». Lorsqu’on lui demande un article qu’il ne possède pas, il répond simplement : « Je n’en ai plus, revenez demain ». Résultat : de l’alimentation à la quincaillerie, des vêtements aux machines agricoles, il vend de tout. Avec Yaccoub Takeli, son nouvel associé — Hadj Lofet a décidé, en effet, de se retirer — il décide même de vendre un produit inconnu dans la région : des voitures de la fameuse marque lyonnaise Berliet. Dans la foulée, il se rend à Bakou, en Union Soviétique, puis à Bagdad pour importer du carburant. L’affaire est prospère et l’argent n’est plus un souci. Au contraire même, Djebraïl aide ses proches, et notamment son frère Sahag, installé en France depuis dix ans et travaillant jusqu’alors dans diverses usines de fonderie dans la banlieue lyonnaise, à ouvrir une boucherie, rue Moncey à Lyon. Cette boucherie devient bientôt le rendez-vous des Arméniens de la région : la clientèle arménienne, qui ne parle pas le français, fait la queue de bon matin pour acheter la viande qu’elle désire.

« Lorsqu’on demande à Djebraïl un article qu’il ne possède pas, il répond simplement : je n’en ai plus, revenez demain. Résultat : de l’alimentation à la quincaillerie, il vend de tout ! »

En 1928, à l’occasion d’un déplacement à Istanbul, Djebraïl décide de se rendre en France : cela fait maintenant près de dix ans qu’il a été séparé de son frère et il juge qu’il est temps d’aller le voir. Arrivé à Marseille, il prend tant bien que mal — il ne parle pas un mot de français — un train pour Lyon. Les retrouvailles avec son frère sont, on l’imagine aisément, joyeuses. Djebraïl aide Sahag dans la boucherie, mais celui-ci confond recettes et bénéfices. Surtout, il s’adonne à la boisson. Il implore pourtant Djebraïl de rester entre Rhône et Saône et d’agrandir le commerce. Dans un premier temps, Djebraïl refuse. Pourquoi viendrait-il s’installer dans une ville et un pays qu’il ne connaît pas alors que ses affaires marchent très bien en Turquie ? Pourtant, devant l’insistance de son frère et la promesse qui lui est faite de ne plus boire une goutte d’alcool, Djebraïl décide de rester. Il contacte son associé et lui demande d’embarquer « sa famille à destination de la France » et de lui envoyer « l’argent qui lui revient ». Yaccoub Takeli lui répond alors : « Mon cher associé, ce n’est pas avec de l’encre que j’écris, mais les larmes de mes yeux de savoir que j’ai perdu un associé comme toi ».

UNE NOUVELLE TÊTE À LA GUILLOTIÈRE

Nous sommes en 1928, rue de Sévignier (actuellement rue Pierre-Bourdan). Une nouvelle tête est apparue, celle d’un marchand ambulant surnommé « le frisé ». Il ne parle que le turc et se fait comprendre par gestes. Il est sans papier et vit dans la clandestinité. L’une de ses rares sorties a lieu le dimanche où, à la messe, il va à la rencontre des autres Arméniens. Il est vite adopté et devient un membre du bureau de la communauté. Il en profite pour apprendre l’arménien. Il souhaite ouvrir une échoppe dans le quartier de la Guillotière. Longtemps village où dormaient les voyageurs, lorsque les portes de Lyon étaient fermées, située sur la rive gauche du Rhône, de l’autre côté de l’unique pont qui permettait de relier Lyon au Dauphiné, la Guillotière a été rattachée à la ville au milieu du XIXe siècle, puis divisée entre les 3e et 7e arrondissements. Dans ce quartier, de nombreuses vagues migratoires se sont relayées depuis la fin du XIXe siècle. Aux Auvergnats et Ardéchois ont ainsi succédé les Italiens, les Grecs pendant la Première Guerre mondiale, les Arméniens chassés de Turquie, les Algériens et, depuis quelques années, les Asiatiques. Le quartier est ainsi devenu un lieu d’habitat, puis de commerce, très cosmopolite. Les Arméniens ou les Italiens reprennent des fonds, surtout dans l’alimentation et l’équipement, pendant que les Algériens ouvrent des boutiques et des cafés à destination de leurs pairs, et que des réfugiés juifs d’Europe de l’Est achètent des magasins de vêtements ou de lingerie. En plus des commerces nombreux et divers, les communautés retrouvent dans le quartier leurs propres compatriotes. C’est l’occasion d’échanger des nouvelles ou des conseils. La « Place du Pont », dans le quartier de la Guillotière, prend certaines journées d’été des allures très méditerranéennes ou orientales.

Le supermarché Bahadourian aujourd'hui - © Véronique VédrenneC’est là, à l’angle des rues Marignan et Villeroy, que Djebraïl installe, en 1936, une toute petite épicerie de 40m2. Grâce à l’intervention de la communauté et à une lettre écrite au Président de la République, il a finalement réussi à obtenir des papiers, et il s’est marié. Son épouse est la fille de Hadj Lofet, son premier associé. « Ma grand-mère paternelle et mon grand-père maternel s’étaient arrangés pour caser les deux jeunes gens », raconte Armand, l’un des trois fils, avec Arthur et Serge, nés de cette union. Dans son épicerie, Djebraïl, devenu Gabriel, se spécialise dans l’épicerie orientale, d’abord pour ses coreligionnaires, puis fait venir, pour les Ashkénazes fuyant la Pologne, des harengs blancs de la Baltique et des cornichons au sel de Russie. Son négoce propose bientôt tous les produits exotiques dont manquent les déracinés. Il est vrai que la région lyonnaise a attiré un grand nombre de réfugiés en raison de sa situation géographique et des nombreuses entreprises (textiles, chimiques…) en quête de main-d’oeuvre.
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Alexandre Giandou

Photos : © Véronique Védrenne, Archives privées.

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