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Camper, marque de chaussures présente dans plus de 70 pays du globe et identifiable entre mille pour son image ludique et inventive, n’est pas une enseigne comme les autres. Véritable aboutissement d’un rêve, issue d’une tradition familiale vieille d’un siècle et demi, l’entreprise interpelle. Sa riche histoire, ancrée dans les racines de sa région d’origine, les Baléares, y est pour beaucoup.
La marque Camper à proprement parler naît en 1975, lorsque Lorenzo Fluxà , héritier de la famille Fluxà , imagine une nouvelle conception de la chaussure, utilitaire soit, mais avant tout ludique et confortable. Fort du savoir-faire de deux générations d’artisans, il associe esthétique moderne et méthodes traditionnelles, ce qui représente pour l’époque une petite révolution. L’objet est élevé au rang d’accessoire, symbole d’un style de vie naturel et méditerranéen où liberté, confort et humour sont à l’honneur. Une identité très forte qui trouve ses fondations dans une histoire peu commune.
AUX ORIGINES DE LA MARQUE
L’origine de cette entreprise créative remonte à 1877, quand Antonio, grand-père de Lorenzo, paysan de Majorque et artisan chausseur,met le cap sur l’Angleterre. Ce sont les balbutiements de l’industrialisation. Antonio pressent la nécessité d’introduire dans son pays des méthodes de conception de la chaussure plus efficaces et novatrices. Les détails de ce voyage sont assez flous mais il rentre d’Angleterre muni de la première machine de fabrication industrielle de ce secteur. Inspiré par la mode britannique de la fin du XIXe siècle, Antonio conçoit des chaussures calquées sur ce style, « tout en respectant l’esprit déjà très écologique des souliers traditionnels des paysans de Majorque, dont il est originaire », raconte Miquel, arrière petit-fils d’Antonio et responsable de la diversification de la marque Camper. Antonio marie le style « church » des Anglais avec la méthode de la « double couture » dite fondue – le cousu de la chaussure, d’une grande précision, nécessite une vingtaine d’étapes dans la technique d’assemblage. Misant sur la qualité, Antonio réussit à mettre en oeuvre des procédés industriels sans pour autant renier les traditions artisanales de son île.
MAJORQUE, FLEURON DE LA CHAUSSURE
L’île de Majorque, où siègent encore de nos jours les bureaux de Camper, procède d’une longue tradition dans le domaine de la chaussure en Europe. Sous l’influence et l’esprit entrepreneur d’Antonio, qui prend la tête d’une coopérative de chausseurs de l’île, les méthodes s’affinent. Cet homme décidément précurseur aide les artisans locaux à fonder leur propre entreprise. La petite Majorque – 100 kilomètres de long sur 76 de large – compte alors pas moins d’une centaine d’entreprises de chausseurs !
« Antonio Fluxà aide les artisans locaux à fonder leur propre entreprise. La petite Majorque – 100 km de long sur 76 de large – compte alors pas moins d’une centaine d’entreprises de chausseurs ! »
De son côté, Antonio continue à se diversifier et à investir dans sa propre manufacture. Un souffle novateur qu’il transmet à sa descendance : son fils Lorenzo, né dans l’usine de chaussures, hérite de ce pionnier son amour de la profession, de la qualité et de l’authenticité. Il perpétue la tradition, diversifie les investissements, et transmet lui-même ce savoir-faire à son propre fils, Lorenzo, qui fonde la marque Camper en 1975.
DES RACINES MÉDITERRANÉENNES
« Le choix du nom de la marque tombait sous le sens », explique Miquel Fluxà , 33 ans.Camper trouve en effet son origine dans le mot qui désigne le paysan dans le dialecte catalan de Majorque. Lorenzo perpétue les réflexes de la filière familiale, ancrée dans les traditions terriennes des habitants des Baléares : la première chaussure lancée par Camper est calquée sur le modèle des « sa porquera », souliers traditionnels portés par les paysans depuis les années trente, qui, une fois cousus à la main, étaient livrés au client emballés dans du papier journal.

Les matériaux utilisés par la marque à ses débuts ont quelques années d’avance sur la vague écologique des années 2000 : pneus de voitures usagés recyclés, toile de bâche intérieure du même pneu pour les coutures, fils de chanvre, et cuir naturel et résistant qui provient des usines de l’île. Austère, humble et robuste, la chaussure « Camaleon » aspire avant tout à l’utilité. Une chaussure rurale pensée pour l’homme urbain qui souhaite maintenir la fonctionnalité et la simplicité de ses origines. Cette période coïncide avec l’arrivée des premiers touristes à Majorque et les Camaleon se vendent comme des petits pains dans les enseignes classiques, jusqu’à l’ouverture en 1981 de la première boutique de la marque, rue Muntaner à Barcelone, dans le contexte politique particulier de l’Espagne de cette
époque.
ESPAGNE, VERS LA DÉMOCRATISATION
Le pays se relève tout doucement de trente-six ans de dictature de Franco, décédé cinq ans plus tôt. « Le climat sombre et conservateur de l’Espagne des années 80 se décline en noir et blanc », explique Miquel Fluxà . Dans ce contexte précaire et puritain, la marque crée une mini-révolution dans son domaine : « Entre autres choses, Camper proposait des chaussures potentiellement portables par les hommes comme par les femmes », ajoute Miquel. Or ce concept unisexe, pourtant totalement intégré de nos jours, est encore loin de fédérer une clientèle souvent choquée par cette liberté de ton et décontenancée par le nouveau principe de la boutique «self-service». Camper expose en effet tous ses modèles, classe les chaussures par taille, et monte des vitrines conceptuelles. Incongruités pour certains, avant-gardisme pour d’autres. Ce merchandising très personnel contribue en tout cas à désacraliser la chaussure et à lancer un style de vie plus libre et moins conventionnel.
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Charlotte Pavard
Photos : © Archives Camper et Charlotte Pavard



