HE MAGAZINE - #6 - Décembre 08

Cécile Bonnefond, “une histoire qui inspire sans brider”

Article publié dans le magazine Histoire d'entreprises
Rubrique : Grand Témoin

[Extrait]

Visionnaire, audacieuse, persévérante, exigeante… Dans la bouche de Cécile Bonnefond, présidente de la société Veuve Clicquot Ponsardin, les mots se bousculent pour qualifier son illustre « prédécesseuse » (puisque le féminin du mot n’existe pas – est-ce un hasard ? – osons le néologisme) : Barbe Nicole Clicquot, celle-là même qui a donné son nom à la « Maison ». Au fil de cette évocation, c’est un portrait en miroir qui se dessine : celui de deux femmes énergiques et inspirées, à deux siècles de distance.

Avant de prendre la direction de l’entreprise, en 2001, connaissiez-vous Madame Clicquot, le personnage ?

Comme beaucoup de gens, je connaissais la marque mais j’ignorais à quel point Madame Clicquot était extraordinaire, j’ignorais qu’il s’agissait d’une femme aussi contemporaine, aussi « éternelle » dans sa façon d’être et de penser. Si cette maison est devenue l’une des plus belles de la Champagne, c’est au départ grâce à elle, à ses efforts incessants pour acquérir les meilleures parcelles, obtenir les meilleurs vins, et toujours bien servir ses clients. J’ai beaucoup appris d’elle et je continue de beaucoup apprendre. Je dirais même que c’est une source d’inspiration quotidienne pour nous tous chez Veuve Clicquot.

Vous avez embauché une historienne, Fabienne Huttaux, pour mettre en valeur les ressources historiques de l’entreprise. Pourquoi un tel souci du passé ?

Depuis 1772, tous mes prédécesseurs ont toujours très soigneusement conservé les archives de l’entreprise. Pendant la Première Guerre mondiale, afin d’éviter une destruction des documents, ils en ont enfermé une partie dans les caves, envoyé l’autre à Paris ; et pendant la Seconde Guerre mondiale, une partie a été transférée à Bordeaux. Je trouve admirable de penser aux archives dans ces moments où l’urgence nous porte plutôt à veiller à notre propre sécurité, et je leur en suis extrêmement reconnaissante.
Pour revenir à l’embauche de Fabienne Huttaux, il ne s’agit pas non plus de ma seule initiative. Elle avait, déjà avant mon arrivée, entrepris d’inventorier les archives. Quand sa mission, réalisée en externe, a touché à sa fin, je lui ai proposé de nous rejoindre pour s’occuper à plein temps des ressources historiques. Et il y a de quoi faire ! Grâce à elle, nous découvrons tous les jours des choses surprenantes.

Pensez-vous que l’histoire influe sur le présent de l’entreprise ?

Je suis sûre que les choses n’arrivent pas par hasard. Observez la manière dont l’entreprise s’est construite, à ses tout débuts : c’est assez frappant. Comme vous le savez peut-être, notre histoire n’a pas commencé par le vin mais par le textile. Philippe Clicquot, le beau-père de Madame Clicquot, était en effet un négociant en textile – la grande spécialité de la région. Naturellement, lorsqu’il a ajouté le champagne au textile, il a commencé par s’adresser à ses clients habituels, c’est-à-dire à des adresses prestigieuses, essentiellement à l’étranger – la première livraison constituée exclusivement de champagne s’est faite à Venise en 1772 ! Ce retour en arrière n’est pas simplement anecdotique : il témoigne que les principales caractéristiques de l’entreprise aujourd’hui – le luxe et l’international – se trouvaient déjà présentes au moment de la création de Veuve Clicquot. Donc, oui, je crois vraiment que l’histoire joue un rôle majeur dans l’évolution de l’entreprise, dans son succès. Surtout une histoire de deux cent trente-six ans… Pour nous, c’est une chance incroyable d’avoir une histoire qui inspire sans brider.

“Il ne faut pas chercher à refaire ce qu’a fait Madame Clicquot en son temps ; il s’agit plutôt de retrouver le même tempérament : à l’écoute de son temps et en avance dans de nombreux domaines.”

N’est-ce pas également pesant ?

Non, pas du tout. Cela nous apporte au contraire une certaine solidité, une confiance dans nos racines. Et puis c’est stimulant. Souvent, nous nous apercevons que des choses auxquelles nous pensons avaient déjà été imaginées sous une forme ou sous une autre par Madame Clicquot. Bien entendu, il ne faut pas chercher à refaire ce qu’a fait Madame Clicquot en son temps ; il s’agit plutôt de retrouver le même tempérament qui était à l’écoute de son temps et avant-garde dans de nombreux domaines de faire vivre du mieux possible ce formidable héritage.

Vous évoquez l’héritage familial, pourtant cette entreprise appartient au Groupe LVMH.

Le Groupe LVMH rassemble beaucoup d’entreprises qui ont été longtemps familiales et qui ont été marquées par l’esprit de leur fondateur. L’histoire de la Maison Clicquot n’est pourtant pas aussi classique qu’elle en a l’air, puisque celui qui a hérité de l’entreprise, lorsque Madame Clicquot a quitté les affaires, n’était pas un de ses descendants, mais un de ses collaborateurs, Edouard Werlé. De son vivant, madame Clicquot avait en effet décrété que sa fille ne serait pas capable de reprendre l’entreprise – à moins qu’elle n’ait voulu la protéger de la rudesse du métier de dirigeant ? Quoi qu’il en soit, elle a cherché un successeur à l’extérieur de la famille. Sacré tempérament, n’est-ce pas ? Elle a ainsi désigné Édouard Werlé, et ce choix s’est avéré très judicieux : l’homme a été un très bon gestionnaire, il a continué d’acheter des vignes, accéléré la constitution du patrimoine, et développé les exportations à l’international. Après lui, son fils Alfred a dirigé l’entreprise, puis à sa suite, toute une série de gendres de la famille Werlé, jusqu’à la reprise par le Groupe LVMH en 1986. Mais LVMH n’est pas n’importe quel Groupe. C’est un ensemble de maisons, et j’emploie ce mot à dessein : les entreprises qui le constituent possèdent toutes une longue histoire, une identité très forte ; ce sont des « personnalités » très distinctes.

Photos © Véronique Védrenne

  • Article paru dans Histoire d'entreprises - #6 - Décembre 08
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