HE MAGAZINE - #6 - Décembre 08

Gilberte Beaux, le point d’équilibre…

Article publié dans le magazine Histoire d'entreprises
Rubrique : Portrait

On l’a souvent comparée à Marthe Hanau, la banquière des années folles. Toutes deux ont connu le dénuement matériel à leurs débuts, toutes deux ont fasciné par leur parcours fulgurant, et toutes deux ont revendiqué une liberté de ton et d’esprit qui tranchait avec leur époque. Mais la comparaison s’arrête là. Si Gilberte Beaux est et reste une aventurière, son goût pour l’équilibre lui a permis de traverser les épreuves sans jamais perdre le contrôle de son destin exceptionnel.

Fille d’une mère aristocrate et d’un père paysan corse, Gilberte Beaux connaît la quasi-misère lorsque celui-ci fait brusquement faillite. Elle a neuf ans. Cette épreuve va rester gravée dans sa mémoire et contribuer à façonner son caractère volontaire et combatif. Engagée en 1946 comme secrétaire à la banque Seligman, elle maîtrise si rapidement les opérations de change qu’elle crée de nouvelles techniques ! La direction générale apprécie ses qualités et l’associe à certaines de ses affaires. En 1956, suite à des désaccords entre associés, elle suit l’un d’entre eux dans le Groupe Fiat Simca où elle s’occupe des crédits aux concessionnaires sud-américains et de la gestion de portefeuilles boursiers en relation avec des agents de change – l’occasion de découvrir et d’expérimenter l’analyse financière. Elle participe à la création d’un club informel qui deviendra la Société française des analystes financiers, avant d’organiser le premier congrès européen de la profession. Son passage dans le Groupe de l’Union financière de Paris, une holding à forme conglomérale avec des participations dans l’immobilier, l’édition, le pétrole, le café et le crédit-bail, la fait voyager à l’étranger. La rentabilité d’un investissement, les risques de l’excès d’endettement et la valorisation d’un actif n’ont désormais plus de secret pour elle…

Nous sommes en 1967. Commence alors pour Gilberte Beaux une série de rencontres tout aussi extraordinaires les unes que les autres : le Britannique et fantasque Jimmy Goldsmith, avec qui elle vivra la passionnante aventure de La Générale Occidentale, tout en dirigeant une petite banque d’affaires, la Banque Occidentale pour l’Industrie et le Commerce (BOIC) ; l’homme politique français Raymond Barre, lors de sa candidature à l’élection présidentielle de 1988 ; l’homme d’affaires Bernard Tapie, avec qui elle participera au rachat de l’Allemand Adidas (qu’elle redressera comme directrice générale) avant sa revente à Robert-Louis Dreyfus. Aujourd’hui, toujours active, Gilberte Beaux partage sa vie entre Paris et l’Argentine, où elle possède une estancia qu’elle gère en bonne mère de famille. Elle continue de s’appuyer sur un réseau d’amitiés solides et participe aux travaux d’une association féminine, le Women’s Forum, présidée par Aude de Thuin.

« Dans la galaxie Goldsmith, Gilberte Beaux est la gardienne du temple : aucune décision ne se prend sans son assentiment, mais surtout, aucune ne peut être mise en oeuvre sans sa force de travail et son sens du détail. »

Si le parcours de Gilberte Beaux est exemplaire, il est aussi singulier par les couples qu’elle a constitués avec des personnages brillants et charismatiques, tels Jimmy Goldsmith ou Bernard Tapie. À leurs côtés, Gilberte Beaux a constitué le point d’équilibre, elle a incarné le sérieux, la persévérance, la responsabilité, et permis à ces étoiles filantes de la finance et des affaires de briller sans se brûler les ailes. Un point d’équilibre qu’elle assume parfaitement. « Une femme ne porte pas le même regard qu’un homme sur une affaire ; c’est la combinaison des deux regards qui permet d’être plus pertinent. J’ai toujours été confrontée à un monde d’hommes et les binômes que j’ai formés avec ces hommes de grande qualité m’ont révélé qu’il y avait effectivement un apport spécifique des femmes au monde des affaires. J’ai une affection particulière pour Jimmy Goldsmith, un génie, un visionnaire comme l’on en rencontre peu. J’ai travaillé avec lui plus de vingt-cinq ans, en apportant mon point de vue et mes compétences sur ses projets, mais aussi en m’occupant de la gestion du quotidien. » Dans la galaxie Goldsmith, Gilberte Beaux est la gardienne du temple : aucune décision ne se prend sans son assentiment, mais surtout, aucune ne peut être mise en œuvre sans sa force de travail et son sens du détail.

« En général, les femmes ont une approche différente de celle des hommes, que ce soit pour étudier un projet, pour résoudre des cas humains dans l’entreprise, pour prendre et communiquer les décisions. Je crois profondément que le couple professionnel permet d’avoir une vision plus étendue des problèmes qui se posent, de les attaquer avec bien plus de possibilités et de les résoudre harmonieusement et efficacement ». Gilberte Beaux développe une forme de féminisme de l’équilibre, du contrepoint, loin des chimères de l’égalitarisme : « Je crois à l’harmonie dans la vie, et l’harmonie n’existe pas sans mélange des espèces et des sexes. » Pour autant, cette lecture n’est pas absolutiste, et dans son esprit, aucune limite, même négative, ne devrait exister entre les sexes. Les femmes ne sont pas dépourvues de certains défauts qu’on n’attribue souvent qu’aux hommes. Ainsi, quand on lui demande si un « Jérôme Kerviel féminin » pourrait exister, la réponse est sans appel : « Oui, bien sûr ! D’ailleurs, dans l’Histoire, il a toujours existé des femmes avides de pouvoir et d’argent, telles la Grande Catherine de Russie, ou encore, plus proche de nous, Marthe Hanau, qui pratiqua des fraudes sur une échelle immense avant de connaître une fin tragique. »

En définitive, quelles sont donc les spécificités des femmes dans les affaires ? « Les mêmes que dans tous les domaines et depuis toujours : elles travaillent deux fois plus ! Une femme trouve son équilibre entre son métier et sa famille. Elle y acquiert aussi une qualité précieuse, l’organisation optimale de son temps. Je ne crois pas que les premiers exemples américains de femmes d’affaires féministes et célibataires soient à suivre. Les femmes le savent bien, le comprennent et l’assument. C’est pourquoi la plupart des femmes qui ont réussi ont aussi un mari et des enfants. En fait, nous savons peut-être mieux que les hommes que c’est en changeant d’occupation que l’on peut véritablement se reposer, et de ce point de vue-là, nous avons le choix ! » conclut-elle avec malice, un trait de caractère dont on devine qu’il a joué un rôle central dans le parcours de ce personnage remarquable et attachant.

Alain Borderie
Photos : © Droits réservés

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