HE MAGAZINE - #12 - Novembre 15

Hermès – La maison en mouvement

Article publié dans le magazine Histoire d'entreprises

Hermès n’est autre que le dieu des voyageurs dans la mythologie grecque. Pour une maison fondée en 1837 dont l’un des premiers objets fabriqués a été une selle, autrement dit un siège mobile, l’homonymie est heureuse. Le logo de la maison, adopté dès 1943 et déposé en 1945, évoque quant à lui un perpétuel départ. Née sous le signe du voyage, la maison de luxe en a fait une tradition, tradition dans laquelle réside la condition de sa modernité. Le petit-fils du fondateur, Émile-Maurice Hermès, l’a démontré à l’envi. Plus proche de nous, l’une des grandes directrices artistiques que la maison ait comptée, Leïla Menchari, nous confie ses émotions nées lors d’un voyage au Japon, relatant à quel point elles ont nourri son imagination et son travail.

 

he12_Hermes_1L’histoire d’Hermès commence avec un pas en avant. Celui que fit Thierry Hermès au début des années 1820 pour se rendre à Paris à pied, quittant définitivement sa contrée natale située sur la rive gauche du Rhin, en Rhénanie-Westphalie. La ville de Krefeld, d’où il est originaire, se situe sur un territoire qui a été conquis par les troupes de la première République Française avant d’être le théâtre de campagnes napoléoniennes visant à vassaliser l’Europe centrale. Né en 1801, Thierry Hermès est sujet de la patrie des droits de l’homme, dont il parle la langue. Fils de cabaretier, il grandit dans le va-et-vient des voyageurs et de leurs montures altières, la musicalité du bruit sec des sabots et du claquement des cuirs sanglés, la chaleur ruminante et nerveuse des robes équines et l’éclat métallique des harnais. Orphelin vers l’âge de 13 ans, il est hébergé par des membres de sa famille maternelle, cultivateurs, et doit patienter jusqu’à l’âge de 20 ans pour devenir maître de son destin.

Paris est alors une place en vue pour les harnacheurs selliers qui s’épanouissent à nouveau sous la Restauration, après avoir connu des années sombres : la période révolutionnaire avait banni les carrosses, symbole d’une aristocratie aussi opulente qu’opprimante, les batailles napoléoniennes avaient quant à elles saigné à blanc la cavalerie ; 20 000 chevaux étaient tombés pendant la seule bataille de la Moskova aux côtés de 70 000 soldats. Mais la France n’entend pas se laisser damer le pion par l’Angleterre qui a pris le pas en matière de transport à cheval. Dès les années 1820, Paris retrouve sa suprématie et le prestige de la ville repose à nouveau sur le savoir-faire d’exception de ses artisans selliers, harnacheurs et carrossiers. Thierry Hermès n’a d’autre rêve que d’appartenir à ce monde-là. Poursuivant une vocation nourrie par des souvenirs d’enfance, il entreprend le voyage de sa vie. Les premières années sont passées à Pont-Audemer, où il se forme au travail des peaux. Sa profession de sellier est attestée en 1828 à Paris sur son acte de mariage. Il exerce pour d’autres pendant près d’une décennie avant de fonder sa propre maison en 1837 rue Basse-du-Rempart (disparue dans les réaménagements haussmanniens) près de la Madeleine. Dès lors, le nom d’Hermès circule dans les élégants salons de la capitale pour l’excellence de sa facture. Celle-ci est d’ailleurs distinguée à l’Exposition universelle de 1867.

 

Le génie d’Émile-Maurice Hermès

Emile-HermesLa deuxième génération – en la personne de Charles-Émile Hermès – qui prend le relais en 1860, poursuit l’œuvre du fondateur et diversifie l’activité de l’établissement qui se met à proposer des articles d’équitation et des casaques de course en soie. C’est également la deuxième génération qui installe l’atelier 24 rue du faubourg Saint-Honoré en 1880, un emplacement idéal pour regarder passer les équipages et recevoir la riche clientèle qui en descend. Mais c’est quand l’appel du large s’empare des Hermès que la manufacture de selles connaît ses avancées majeures. Le voyage mène Émile-Maurice Hermès, petit-fils du fondateur, jusqu’aux confins des steppes russes. Le jeune homme n’est alors pas destiné à jouer un rôle crucial dans l’entreprise familiale. La tradition veut que les manufactures se transmettent de père en fils par ordre de primogéniture, et le frère d’Émile-Maurice, de onze ans son aîné, est déjà associé de l’entreprise lorsque le cadet entreprend à 28 ans ce voyage long et difficile. Ses parents n’encouragent que tièdement une aventure qui leur paraît aussi vaine que risquée. Paris n’est-elle pas le centre du monde en ces années où la Belle Époque n’a jamais aussi bien porté son nom ? Tous les Russes qui comptent n’y séjournent-ils pas régulièrement, apportant le comble du raffinement slave au cœur même de la capitale française et rendant le voyage inutile ? Émile-Maurice, anglophone, ne cède pas à l’illusion de ses contemporains pour qui la suprématie de la France, dont la langue est encore parlée par les élites européennes, semble inébranlable en cette année 1899. Le jeune homme tient tête : il veut aller au devant du monde. Son parrain Gustave Mühlbacher, issu d’une illustre famille de carrossiers dont les équipements représentent le “fin du fin” des voitures et des attelages depuis le Second Empire, lui a donné quelques noms de clients à visiter, parmi lesquels de nombreux parents et proches du tsar. Lourde pelisse sur les épaules, Émile-Maurice traverse la Belgique, les Pays-Bas, la Pologne, s’embarque à Odessa et gagne un pays, qui, se réveillant après plusieurs siècles de léthargie, amorce sa modernisation. Emblématique, la construction du transsibérien à travers l’immensité russe (9 298 km, onze fuseaux horaires) engendre l’un des plus grands chantiers jamais entrepris.

 

Émile-Maurice revient de la Russie de Nicolas II avec des carnets de commandes remplis. Mais là n’est pas l’essentiel. Le jeune homme est à l’origine d’innovations décisives. D’abord, il a pris différentes sortes de moyens de transport et parcouru en diligence des étendues qui repoussaient toujours plus loin l’horizon, affûtant son esprit pratique et saisissant pleinement les contraintes du voyage. Ensuite, il a vu comment les clients prêtaient vie aux articles Hermès. Recueillir leurs besoins, leurs attentes et pourquoi pas leurs fantaisies, va devenir un mot d’ordre. À cette époque, les aristocrates français emportent encore de nombreuses malles – si ce n’est des meubles – lorsqu’ils se rendent en villégiature (accomplissant un voyage incompatible avec l’itinérance), quand les Anglais ont déjà inventé le tourisme moderne. Il a fallu qu’Émile-Maurice soit sur les routes pour mesurer, à son tour, l’importance d’alléger le bagage. Et tant pis pour les armoiries et les couronnes, dont l’omission aurait, du temps de son père et de son grand-père, constitué un crime de lèse-majesté. Faire fi du superflu et rechercher les formes universelles, voilà qui va conduire la nouvelle tête pensante de la maison familiale à accomplir une révolution dans l’univers des selliers et des maroquiniers.

 

La bagagerie réinventée

Sac-Hermes-selleEn Argentine, Émile-Maurice remarque chez les Gauchos, le peuple de gardiens de troupeaux vivant dans les vastes plaines sud-américaines, un sac souple et simple en forme de trapèze utilisé pour ranger la selle. Hermès proposait jusqu’alors une malle rigide, équipée à l’intérieur de tréteaux, où les pièces d’harnachement, les bottes et la tenue du cavalier avaient chacune leur place. Épris de mobilité, le nouveau président d’Hermès développe en ce siècle naissant un sac à courroies haut, le sac à selle, en alternative à la malle. Cette dernière, en raison de son poids et de ses dimensions, s’avère peu compatible non seulement avec une nouvelle conception du voyage – celui-ci a été réinventé par les Anglais – mais aussi avec la nouvelle ère qui s’annonce : l’ère de l’automobile. Porteur de toute une tradition très exigeante du travail du cuir, Émile-Maurice ne se contente pas de reproduire à l’identique le génial accessoire des bergers argentins. L’ouverture en deux temps, grâce aux sanglons, permet d’éviter que la selle ne déploie trop vite ses quartiers. Disposant d’un rabat et d’un petit pontet à touret, le nouveau modèle de chez Hermès met en œuvre, dans ses finitions, un savoir-faire presque séculaire et désormais inégalé, décelable dans l’astiquage des bordures, le recours au point sellier ou encore la couture 14 pouces. Rompant avec les codes, Émile-Maurice invente en outre un canon esthétique de la maison : le mythique sac Birkin créé en 1984 en sera inspiré.

Le voyage en Amérique effectué en 1914 est tout aussi fondateur. En décembre, alors que le personnel des manufactures françaises est mobilisé en masse, Émile-Maurice est envoyé au Canada et aux États-Unis pour procéder au nom de la cavalerie française au choix des harnais, de la sellerie et des pièces de cuir servant à tracter l’artillerie lourde. Un cabriolet Cadillac avec chauffeur est mis à sa disposition. Un jour de tempête de neige, il s’aperçoit que la capote se fixe à la toile de l’habitacle grâce à un système extrêmement pratique désigné alors comme le ferme-tout américain. Prodigieux procédé ! Émile-Maurice en rapporte de nombreux exemplaires dans ses valises, et revend même ces fermetures à glissière – ou fermetures Éclair® – telles quelles aux maisons de couture.

Émile-Maurice Hermès n’est définitivement pas prisonnier du temps. Au lieu de frémir, comme ses confrères, devant la mécanisation du transport individuel qui sonne le glas du transport à cheval et de l’art des équipages, le harnacheur sellier l’acclame. En 1923, il conçoit même un nouvel article pour dame qu’il baptise “le sac pour l’automobile”. Mettant pour la première fois la fermeture Éclair® découverte en Amérique en contact avec ce cuir fin qu’est le box, l’objet est un hymne à la modernité. Plein cuir et sans décor, il a pour seule fantaisie une pièce empruntée au harnais permettant la prise en main de la tirette. Il se révèle parfaitement adapté aux gestes des garçonnes qui préfèrent désormais le mouvement à la contemplation et la pureté de la ligne à l’accumulation de pampilles et de broderies.

 

Trésors de voyage

Garder un œil sur le monde et ne pas s’endormir sur ses lauriers. Conscient de l’importance des apports extérieurs et formé par les voyages, Émile-Maurice initie une collection éclectique d’objets dédiés, selon les mots de la directrice du patrimoine de la maison, Ménéhould de Bazelaire, à “la bougeotte humaine”. La chapka, coiffure des cochers de l’écurie du tsar, qu’il rapporte de son séjour en Russie, figure parmi les premiers trophées. Le nécessaire de voyage créé par Martin-Guillaume Biennais1 pour un officier du Premier Empire en campagne, est un autre des trésors acquis par Émile-Maurice. Mètre pliant, porte-mine et instruments cartographiques côtoient des ustensiles de toilette destinés aussi bien à l’homme (gratte-langue et cure-oreille) qu’au cheval (cure-pied), le tout orné de manches en vermeil ouvragé. Tout passionné de modernité qu’il soit, Émile-Maurice n’aime rien tant qu’admirer la virtuosité des maîtres artisans porteurs d’une tradition de savoir-faire pluriséculaire. Enrichis d’année en année d’accessoires, de tableaux, de gravures et de meubles somptueux ou insolites, les anciens bureaux muséifiés du troisième président d’Hermès, mort en 1951, permettent d’accomplir au cœur même du 24 faubourg un voyage immobile. Ils demeurent un lieu d’inspiration incontournable pour les créateurs de la maison qui viennent régulièrement s’y dépayser.

 

L’empire des thèmes

Publicite-Articles-de-voyages-HermesLes deux gendres d’Émile-Maurice Hermès, Jean-René Guerrand (1905-1993) et Robert Dumas, (1898-1978) s’attachent quant à eux à développer les diversifications engagées par leur beau-père. Le premier crée la ligne de parfum, le deuxième inscrit la maison dans l’univers de la haute couture. Il est vrai que les vêtements masculins et féminins – à l’origine dédiés au sport – ont été lancés au milieu des années 1920 par la styliste Lola Prusac qui introduit en magasin les premières écharpes en soie. Mais c’est sous la direction artistique de Robert Dumas que le carré Hermès devient un objet mythique et que les collections de vêtements font leur entrée dans le cénacle de la mode parisienne. Créés dans les années 1920, les accessoires d’horlogerie et de bijouterie siglés de la maison au grand H deviennent emblématiques du luxe Made in France. Ainsi, lorsque Jean-Louis Dumas (1938-2010) prend la tête de l’entreprise Hermès en 1978 à la mort de son père Robert Dumas, le nom Hermès est-il perçu comme l’une des plus belles références, aux quatre coins du monde, du savoir-faire à la française. Se méfiant des acquis, Jean-Louis Dumas n’a alors de cesse de mettre à l’épreuve la maison qu’il reçoit en héritage pour mieux l’inscrire dans le temps présent.

Chez Hermès, la routine n’a donc toujours pas sa place. Après la célébration, en 1987, des 150 ans de la maison qui donne lieu à de nombreux événements, Jean-Louis Dumas, désireux de prolonger le formidable élan créatif qui s’est alors manifesté, décide de placer chaque année sous le signe d’un thème. Depuis cette date, les directeurs artistiques sont invités à réinterpréter la culture d’Hermès à la lumière du concept choisi, la transposant dans une autre réalité ou sous d’autres latitudes sans la travestir, explorant des facettes jusque-là demeurées dans l’ombre, et lui donnant sans cesse un nouveau souffle. Pays, paysage, expression artistique, élément naturel… De “l’exotisme” à “l’air libre”, de “l’arbre” aux “étoiles” ou encore de “la musique“ au “sport“, les thèmes se succèdent souvent par association d’idées et se déclinent partout : sur les étoffes, les cuirs, les bijoux ou encore les arts de la table. En digne héritier de son grand-père Émile-Maurice, Jean-Louis Dumas, qui a su intégrer le changement à la culture de la maison mieux que personne, fait lui aussi la part belle au voyage. Comme son aïeul, il est persuadé que l’avenir de la France repose sur son aptitude à porter son regard hors des frontières. C’est d’ailleurs en se rendant en 2 CV à Kaboul que, jeune homme, le cinquième président d’Hermès s’est décillé les yeux, loin de son seizième arrondissement natal…

 

Du caractère essentiel des voyages dans la création

En 1990, en vue de l’année du Japon, il décide d’y envoyer ses créateurs et de les immerger chez de grands artisans avec, pour seule consigne, de tenir un carnet de voyage. Les participants sont dispersés dès le lendemain de leur arrivée à Tokyo. Leïla Menchari, alors directrice artistique en charge des vitrines des magasins Hermès, est de l’aventure. Elle est envoyée à Beppu, sur l’île de Kyushu, où elle effectue un stage chez un tresseur de bambou. Le ravissement qui la saisit en mettant le pied sur l’archipel ne la quitte plus. « Je suis arrivée dans un ryokan2 enfoui sous un jardin magnifique, au milieu des compositions végétales. J’étais éblouie car tout cet environnement concrétisait la science et l’exigence de la beauté. Ici, on ne faisait pas de concession et on allait à l’essentiel. » Le raffinement japonais, qui s’attache plus que tout autre à sublimer la nature, manifestant « du respect pour la moindre brindille », l’émeut au plus haut point : « Lorsqu’un bambou présentait un champignon, il devenait très précieux aux yeux des Japonais. Généralement, c’est considéré comme une anomalie. Mais eux retenaient précisément le morceau affecté et en faisaient une théière baroque. J’étais béate d’admiration.»

Le maître vannier, reconnu Trésor national vivant, met un an à fabriquer un petit panier. Il prépare d’abord ses feuilles qu’il va chercher lui-même. Il les passe au feu, il les lisse, il les détache. Pas le moindre petit raccord ne peut être décelé sur les coins de l’objet fini dont la forme dépend entièrement des éléments naturels sélectionnés. Une minutie qui procure à Leïla Menchari un choc autant esthétique que philosophique : « Pour pouvoir faire cela, il faut se soustraire au temps de manière absolue. » Ailleurs, la directrice artistique est émerveillée par des paniers brûlés à dessein et patinés. « C’était d’une beauté ! On allait au-delà de l’effet bambou. La matière première banale était devenue un objet précieux.»

Les bonzaïs, les rochers aux teintes violettes, décolorés par l’humidité, le reflet du bois dans les maisons traditionnelles où sont suspendues des estampes japonaises, des têtes émergeant de l’eau fumante des sources thermales, les toriis3 dressés comme des portes du ciel ou encore le rythme serré des forêts de bambous frétillantes et gémissantes plongent Leïla Menchari dans un état de fascination constante : « Je n’avais pas assez de regards pour pénétrer tout cela. » Pour la peintre diplômée des Beaux-Arts de Tunis puis des Beaux-Arts de Paris venue présenter ses maquettes à Annie Beaumel4 un beau jour de 1961, « tout est dessin ». Et le dépaysement permet d’ouvrir de nouveaux champs des possibles : « Voyager, c’est découvrir encore une autre dimension des lignes », résume-t-elle. Du Japon, Leïla Menchari rapporte des nouvelles combinaisons de rythmes, de formes et de couleurs qu’elle n’aurait jamais imaginées si elle n’y était pas allée. Initiatique, ce voyage lui permet de saisir l’importance de l’ombre qui met en valeur les formes, le poids du silence qui souligne une parole, la valeur de la rigueur qui confère au travail son sens sacré. Le pays du Soleil Levant la conforte aussi dans son désir de cultiver le mystère et le pouvoir de la suggestion dans ses installations pour Hermès. « Quand on fait un décor, il faut qu’il y ait toujours du mystère, car le mystère est un tremplin pour le rêve. Le mystère incite l’individu à combler ce qui n’est pas révélé par son imagination.» Si pour la première fois, c’est la sous-nappe apparue dans la scène du dîner du Guépard de Visconti qui a fait comprendre à Leïla la force du caché, le Japon, où les kimonos sont aussi splendides à l’envers qu’à l’endroit, a ravivé cette émotion. « Dans mes décors, je doublais toujours mes étoffes de choses très précieuses. Mais je soulevais juste un pan et on comprenait que tout le reste était fait à l’identique.»

Les voyages ont aussi permis à celle qui a été nommée directrice du comité de la couleur pour la soie chez Hermès d’élargir son répertoire de nuances. L’image est très importante pour définir un poids de couleur, autrement dit un ton, et lui donner une identité. Ainsi, le bleu n’est pas bleu, mais ardoise ou hortensia. Et s’il est l’un plutôt que l’autre, il vibrera davantage à côté d’une couleur sable mouillé plutôt que sable sec. Mais avant toute chose, l’expérience du voyage apporte, selon les mots d’une femme qui en a cultivé l’invitation toute sa vie, « une sève qui nous manquait ».

« Va voir là-bas si tu y es », disait quant à lui Jean-Louis Dumas. Quitter ses œillères et voir plus grand. Cela, le dirigeant de la maison l’a insufflé autant qu’il a pu. En 2001, il organise pour ses employés non-cadres un grand tour du monde – l’Odyssée5 – qu’il maintient malgré le 11 septembre envers et contre toutes les dissuasions. Son fils Pierre-Alexis, directeur artistique de la maison depuis 2005, reprend le flambeau. En 2008, les petites mains des ateliers partent rencontrer les artisans rajasthanis vivant dans le désert du Thar, en Inde. Régulièrement, Hermès organise des tandems, invitant un vendeur, quel que soit l’endroit où il travaille dans le monde, à se rendre dans les ateliers de Pantin et à visiter le musée du 24 faubourg, et un artisan à vivre, pendant quelques jours, le quotidien du personnel en magasin. Ainsi, l’enseigne qui emploie plus de 11 000 personnes en France et à l’international, parvient-elle à ce que « l’histoire et la culture de la maison [soient] une dynamique dans le cœur de chacun.»6

 

Ines de Giuli

Je remercie tout particulièrement Ménéhould de Bazelaire et Leïla Menchari pour la richesse de leurs explications et pour leurs témoignages. Elles n’ont été avares ni de leur temps, ni de leur passion.

 

 

1 Martin-Guillaume Biennais (1764-1843) est un artisan installé rue Saint-Honoré, à l’enseigne du Singe violet. Il bénéficie de la proximité du Palais des Tuileries qui lui passe de nombreuses commandes. Il étend ses activités à l’ébénisterie, puis sous le Consulat, à l’orfèvrerie et devient l’un des fournisseurs officiels de Napoléon Ier.

2 Auberge traditionnelle japonaise.

3 Un torii ou tori-i est un portail traditionnel japonais généralement en bois. Il est communément érigé à l’entrée d’un sanctuaire shintoïste, afin de séparer l’enceinte sacrée de l’environnement profane.

4 Conceptrice avant-gardiste de la théâtralisation de l’étalage, Annie Beaumel a créé et animé les vitrines d’Hermès de 1927 à 1978, année où Leïla Menchari, qui travaille à ses côtés depuis 1961, a pris sa succession. En 1942, dans un Paris morose et manquant de tout, à commencer par l’essence, les voitures à cheval avaient été ressorties. Annie Beaumel a fait ramasser le crottin et l’a placé dans les vitrines du faubourg Saint-Honoré où elle a introduit des moineaux vivants qui le picoraient. Ce happening avant l’heure a eu un écho jusqu’aux États-Unis.

5 L’Odyssée se composait de 52 voyages vers 52 destinations différentes. Chaque semaine, des groupes de collaborateurs de tous horizons professionnels et géographiques se retrouvaient à Paris puis partaient quelque part dans le monde, qui en Patagonie, etc.

6 Ménéhould de Bazelaire, le 10 juillet 2014 à Paris.

  • Article paru dans Histoire d'entreprises - #12 - Novembre 15
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