HE MAGAZINE - #4 - Janvier 08

Il a créé Patagonia !

Article publié dans le magazine Histoire d'entreprises
Rubrique : Bonnes feuilles

[Extrait]

Devenu forgeron à l’âge de vingt ans pour créer son propre matériel d’escalade, Yvon Chouinard a très vite vu sa réputation grandir : chez Chouinard Equipment, on fabriquait les « meilleurs pitons du monde » ! Depuis, l’entreprise s’est développée, elle a pris le nom de Patagonia, mais elle n’a rien renié de ses débuts. Homme d’affaires malgré moi, confessions d’un alter-entrepreneur, publié chez Vuibert en 2006, raconte la naissance – non désirée ! – d’une entreprise d’un nouveau genre, écologiste et citoyenne, innovante. Et florissante.


À la base des parois, là où l’on dépose tout son matériel pour le trier avant de grimper, il était facile de reconnaître le matériel de Chouinard Equipment, avec ses lignes épurées. Il était aussi plus polyvalent, plus léger et plus solide que les autres. Alors que les autres concepteurs travaillaient à améliorer leurs engins en ajoutant quelque chose, Tom Frost et moi, pour obtenir le même résultat, nous nous efforcions d’en ôter – de réduire le poids et le volume, sans jamais perdre de vue l’idée de sécurité.

Au fur et à mesure de nos besoins, nous avons continué à embaucher nos amis. Au milieu des années soixante, Roger McDivitt et sa soeur Kris vivaient à côté de la petite cabane que je louais pour soixante-quinze dollars par mois, sur une plage de surf. Kris est venue la première comme assistante à l’emballage, puis Roger nous a rejoints pour travailler à la forge, en rentrant du Vietnam où il avait reçu, comme jeune officier, trois médailles militaires.
Diplômé d’économie, Roger avait une aptitude naturelle pour les affaires et se retrouva très rapidement de l’atelier aux ventes en gros et au détail, et enfin directeur général. Au début, son travail consistait à aplatir les rivets des bongs. Le bong est un piton de grande taille à angle qui s’insère dans les fissures larges. Roger aimait s’installer dans la cour, dans un endroit tranquille qui n’était pas déjà occupé par un chien ou un autre employé, il s’asseyait par terre et martelait ses rivets toute la journée, prenant soin de bien les écraser en rond.

Les grimpeurs avaient l’habitude de nous rendre visite pour nous acheter du matériel. Notre premier magasin avait ouvert dans un horrible hangar en tôle, dont Roger eut l’idée de décorer l’intérieur avec du vieux bois de clôture chipé à un ranch du voisinage et celui des caisses des cordes que nous importions. Il fut notre premier directeur général pendant quatre ans, jusqu’à ce que sa soeur Kris le remplace lorsqu’il prit le poste de directeur de fabrication. Il montra très jeune un sens aigu des affaires. Un jour, dans les années soixante-dix, il prit derrière l’atelier dix boîtes de pitons flambant neufs. C’était un mélange de modèles en alliage acier et chromemolybdène, il y avait des Lost Arrows, des Bugaboos et des Angles. Roger en attrapa une large poignée, les enfila sur une corde et commença à les traîner de tous les côtés sur le béton. Je lui demandai ce qu’il faisait. Il m’expliqua que nous devions exporter ces pitons à Edimbourg, chez Graham Tiso, notre distributeur en Grande-Bretagne à l’époque. Il ajouta qu’après les avoir dépolis, il les ferait tremper quelques jours dans un tonneau d’eau et de vinaigre puis les ferait sécher à l’air pour qu’ils rouillent. Ensuite, il pourrait les exporter en tant que ferraille sans acquitter de droits de douane. Quand il les recevrait, Tiso n’aurait qu’à les polir et les huiler jusqu’à ce qu’ils reprennent un aspect neuf et pourrait les revendre à un prix abordable, même pour les dirtbags (terme cher à Patagonia, désignant les passionnés de sports de plein air, sans le sou) de l’escalade britannique. L’un de mes meilleurs souvenirs de Roger remonte à l’époque où nous vivions au jour le jour et où les revendeurs paumés habituels ne payaient pas leurs factures. Un jour, nous reçûmes une commande venant de l’un de nos principaux revendeurs qui avait déjà des arriérés bien trop importants à nos yeux. Roger passa dans l’atelier des machines et rassembla divers vieux morceaux d’acier et de tuyaux en plomb qui jonchaient le sol, avant de disparaître dans le local à expéditions. Il emballa toute cette ferraille dans une grande boîte et l’envoya contre remboursement pour le montant exact des impayés. Quelques jours plus tard, quand le revendeur, irrité, appela pour se plaindre, Roger l’informa calmement que nous étions maintenant quittes et qu’il pouvait à nouveau commander – mais bien sûr, uniquement contre remboursement.

“En 1968, Tom et Doreen me remplacèrent pendant les six mois où je partis en voiture de Ventura jusqu’à l’extrême sud de l’Amérique du Sud, surfer sur la côte ouest jusqu’à Lima, skier sur les volcans du Chili…”

En 1968, Tom et Doreen me remplacèrent pendant les six mois où je partis en voiture de Ventura jusqu’à l’extrême sud de l’Amérique du Sud, surfer sur la côte ouest jusqu’à Lima, skier sur les volcans du Chili et grimper le Fitzroy en Patagonie, en Argentine. L’année suivante, c’est Tom qui s’envola pour quelques mois pour gravir la face sud de l’Annapurna au Népal. Doreen et moi, nous nous occupâmes des affaires pendant son voyage. Puisque nous faisions très peu de bénéfices, nous étions payés pour le temps réellement travaillé. Aucun d’entre nous ne pensait l’entreprise comme une fin en soi. C’était juste un moyen de payer nos factures et de nous permettre d’aller grimper.

Photos : © Tom Frost

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