Pour ouvrir ce dossier, la rédaction d’Histoire d’Entreprises s’est entretenue avec Jean-Claude Daumas. Professeur d’histoire économique contemporaine à l’Université de Franche-Comté, auteur d’ouvrages sur l’histoire du patronat et des entreprises, il a également dirigé plusieurs travaux sur l’industrie franc-comtoise et jurassienne.
Au cours de cet entretien, Jean-Claude Daumas a déroulé pour nous l’histoire d’une région marquée par une très forte spécialisation industrielle et par la transmission d’une culture technique appuyée depuis plusieurs siècles sur le travail du fer. Culture dont découlent de nombreux secteurs d’activité prégnants dans la région, comme l’automobile ou l’horlogerie. Jean-Claude Daumas a également brossé le portrait de dynasties patronales emblématiques, avant de revenir sur des événements marquants de l’histoire ouvrière, comme la grève de la Rhodia, l’affaire LIP ou encore l’importance du mouvement coopératif à Saint-Claude.
Un panorama historique qui permet de saisir l’originalité de l’industrie franc-comtoise.
La Franche-Comté est formée de plusieurs territoires, tous très différents. Est-il pertinent de se proposer de faire l’histoire économique de cette région ?
Effectivement, la Franche-Comté apparaît, au premier abord, comme une région sans réelle unité, constituée de territoires très différents, ayant chacun des trajectoires et des spécialisations industrielles particulières.
Au Nord-Est, dans le pays de Montbéliard, l’industrialisation a débuté par le textile et la petite métallurgie. C’est un secteur qui, à la fin du XIXe siècle, a été dominé par un patronat protestant à la tête de grandes entreprises comme Japy et Peugeot. C’est aujourd’hui par excellence le territoire de l’automobile qui réunit PSA et ses sous-traitants.
Au Sud-Est, le Jura est le territoire de la petite entreprise et de l’atelier à domicile. De nos jours, cette région est encore le théâtre du développement de plusieurs « systèmes productifs localisés » (1) : la lunette à Morez et le jouet à Moirans-en-Montagne.
Le Territoire de Belfort, lui, a été détaché de l’Alsace au moment de l’annexion allemande. Il a donc accueilli les entreprises alsaciennes qui migraient vers la « France de l’intérieur », par patriotisme et pour ne pas perdre le marché français. Cela fut le cas notamment de la Société Alsacienne de Constructions Mécaniques (la SACM) qui s’est installée à Belfort en 1871 et qui a fusionné en 1928 avec Thomson pour former Alsthom, devenu Alstom (2). C’est aujourd’hui le domaine des moteurs et des turbines.
Quant à la Haute-Saône, où l’industrie est relativement dispersée, elle a également une forte tradition de travail des métaux, à tel point que, aujourd’hui, avec 1900 établissements, ce secteur regroupe 38 % de l’emploi industriel du département.
Le dernier territoire industriel de la région est celui de l’horlogerie, réparti entre le Haut Doubs, autour de Morteau, et Besançon, devenue à la fin du XIXe siècle la capitale française de l’horlogerie. Cette industrie s’est caractérisée, jusque dans les années 70, par une juxtaposition de différentes formes de travail : petits ateliers, travail en chambre, manufactures intégrées. Longtemps dominée par de grandes entreprises comme la Rhodiacéta ou les Compteurs Schlumberger qui ont fermé leurs portes dans les années 80, l’activité bisontine est désormais structurée par un tissu de PME spécialisées dans les microtechniques.
Peut-on tout de même trouver une caractéristique commune à ces territoires ?
Oui ! Leur point commun, c’est une spécialisation industrielle extrêmement poussée. Cette spécialisation ancienne s’est encore renforcée au cours des dernières années : aujourd’hui, environ 22 % de la population active de Franche-Comté est employée dans l’industrie, ce qui en fait la première région industrielle française devant l’Alsace, la Haute Normandie et les pays de Loire. Notons cependant que la surreprésentation de l’industrie dans la région n’est pas seulement un héritage, elle résulte à la fois de la présence historique d’un grand constructeur automobile, Peugeot, et de la faiblesse du secteur des services, tant en termes d’emploi que de valeur ajoutée. Par ailleurs, sous une grande diversité industrielle se retrouve une matrice commune : le travail du fer.
« Sous une grande diversité industrielle se retrouve une matrice commune : le travail du fer. C’est en effet dans ce secteur que va se développer cette fameuse excellence technique dont on parle tant pour la Franche-Comté. »
C’est en effet dans ce secteur que va se développer cette fameuse excellence technique dont on parle tant pour la Franche-Comté, et qui, par divers cheminements, sera mobilisée dans d’autres secteurs industriels de la région. Il y a donc une vraie pertinence à choisir de consacrer un dossier à la Franche-Comté !
Quelles sont les caractéristiques générales du processus d’industrialisation en Franche-Comté ?
On peut mettre en avant deux caractéristiques à l’œuvre dès le XIXe siècle : des spécialisations locales fortes et la prédominance de la pluri-activité. J’en ai parlé en évoquant le Jura, il existe en Franche-Comté, dès le début du XIXe siècle, des « systèmes productifs localisés » : Montécheroux, capitale de la pince d’horlogerie ; Saint-Claude, qui a travaillé successivement la tournerie (les objets en bois), la pipe et le diamant ; Oyonnax, qui a fabriqué des peignes, d’abord avec du bois, puis avec de la corne, enfin avec du celluloïd ; Moirans, spécialisée dans les jouets en bois ; Morez, qui est passé de la clouterie à l’horlogerie puis à la lunetterie. Toutes ces localités, qui sont plutôt des gros bourgs que des villes, sont fortement marquées par la pluri-activité. On a affaire à des gens mi-paysans mi-ouvriers qui travaillent principalement à domicile. Ce système, qu’on appelle l’établissage, est motivé notamment par la géographie et le climat (on est dans une région de montagne très froide en hiver, coupée du monde plusieurs mois dans l’année), mais aussi par la démographie : si on prend le cas le mieux connu, celui de Morez (3), les petits propriétaires se tournent vers le travail industriel et la pluri-activité pour lutter contre la surcharge démographique du village. Certes, on assiste à la fin du XIXe siècle à un processus de rationalisation et de mécanisation, mais il n’y a pas de véritables usines, donc pas de déracinement, ce qui explique l’expression de « révolution douce » employée par Jean-Marc Olivier. Sur la soixantaine de lunetiers à l’époque, on compte peu de sociétés importantes. Il y a une concentration du capital mais pas de concentration du travail. La production reste dispersée en beaucoup d’ateliers.
Finalement, l’industrie franc-comtoise est irriguée par une culture technique à la fois spécialisée (le métal) et applicable à toutes sortes de production ?
Dans son livre L’heure qu’il est. Les horloges, la mesure du temps et la formation du monde moderne (1987), l’historien américain David Landes évoque une « culture de l’ingéniosité touche-à -tout » à propos du milieu où s’est développée l’horlogerie. Je trouve l’expression assez juste ; elle vaut pour tout l’arc jurassien, c’est-à -dire les deux côtés de la frontière franco-suisse. Il y a en effet un socle technique commun : le travail du fer, complément de celui du bois, qui s’est répandu dès le XVIIIe siècle parmi les populations instruites (qu’il s’agisse de celles de la montagne jurassienne ou de celles acquises au protestantisme autour de Montbéliard). La clouterie est au point de départ du développement d’activités plus complexes : c’est en effet par un jeu de filiations et de ruptures que les savoir-faire maîtrisés dans la petite métallurgie ont été réinvestis dans d’autres activités – horlogerie, machine-outil, bicyclette, automobile, microtechniques. Les échanges avec les espaces voisins, la Suisse bien sûr, mais aussi la Savoie et l’Alsace, ont joué un rôle important dans la diffusion, l’adaptation et l’enrichissement de cette culture technique et favorisé l’innovation.
Prenons l’exemple de Montécheroux, dans le pays de Montbéliard : au départ, il s’agit d’un gros village qui s’est spécialisé dans la clouterie et la quincaillerie, un travail du métal assez peu qualifié. Puis, au début du XIXe siècle, un Suisse de confession protestante, venant du Locle, introduit la technique de fabrication de la pince d’horlogerie. Il est immédiatement imité car il n’y a pas de difficultés majeures à fabriquer ce type d’outils. Dans ce cas-là , comme dans bien d’autres, le savoir-faire est transmis localement et s’acquiert par l’apprentissage – il n’y a pas d’école. À Montécheroux comme à Morez, les fabricants de pinces sont du reste des agriculteurs pluri-actifs : la population ayant augmenté plus vite que les ressources, ils se tournent vers le travail artisanal – comme à Morez dont nous avons parlé.
Pendant la première moitié du XIXe, le travail se fait principalement à domicile, et c’est seulement à partir du milieu du siècle qu’on voit apparaître une dissociation entre fabricants et ouvriers paysans. On assiste ensuite à un processus de concentration qui aboutit à la fin du XIXe siècle à la construction des premières usines : il n’y en aura jamais plus de trois.
Parallèlement, les fabrications évoluent : au départ, les ouvriers de Montécheroux fabriquent tous les outils servant à fabriquer les montres, dont la fameuse pince ; puis, face à la concurrence des entreprises allemandes, ils se spécialisent sur la pince dont ils produisent différents modèles, à destination des horlogers, des cordonniers ou des lunettiers. À Montécheroux, à Morez, à Besançon, ailleurs aussi, l’émigration suisse a joué un rôle essentiel. Mais il faut souligner que le flux qui, au XIXe siècle, allait de la Suisse vers la France, s’est inversé au XXe siècle, notamment avec le développement des migrations quotidiennes du travail chez les frontaliers, qui ont pris beaucoup d’ampleur depuis les années soixante. Au XIXe siècle, dans l’horlogerie, il y avait un véritable bassin transfrontalier pour le recrutement de la main-d’œuvre, les ouvriers se déplaçant en fonction des relations de dépendance et de concurrence existant entre des centres horlogers aux spécialisations différentes. À Besançon, la colonie suisse (8,4% de la population en l’an IV) a maintenu, au moins jusque dans les années 1860, une forte conscience de son identité, celle-ci étant fondée à la fois sur des relations de parenté et de mariage nombreuses, sur un même métier, celui d’horloger (même si en fait il se décomposait en diverses spécialités), sur l’appartenance à la confession réformée et sur une sensibilité politique libérale.
L’horlogerie, qui a été un des fers de lance de l’industrie comtoise, est-elle le produit de cette « émigration du travail » ?
Elle doit en effet son démarrage à une impulsion extérieure. L’apparition de l’horlogerie dans la région remonte à 1793, année où arrive une colonie helvétique de près de 80 horlogers, guidée par Laurent Mégevand, qui fuit la Suisse pour avoir soutenu la Révolution française et exprimé des sympathies jacobines. Installé à Besançon, Mégevand crée, avec l’aide de certains membres de l’Assemblée Constituante, la Manufacture d’Horlogerie Française, qui est en réalité une manufacture « dispersée » puisque tous ses ouvriers travaillent à domicile. Son affaire est un désastre financier, il fait rapidement faillite et finit totalement ruiné à peine cinq ans plus tard. Mais l’industrie horlogère de Besançon et du Doubs est alors solidement amorcée, de même que l’organisation de la production. La partie « noble » du travail est effectuée en ville ; les pièces détachées sont fabriquées dans les campagnes. Quant aux ébauches, un point crucial pour l’horlogerie, elles proviennent de Beaucourt (dans le pays de Montbéliard) ou de Suisse. Cette dépendance à l’égard de la Suisse est un point qu’il faut souligner, car c’est un phénomène durable qui explique en partie l’incapacité de l’industrie bisontine à se moderniser dans les années 70. Mais revenons au XIXe siècle. À cette époque, Besançon travaille essentiellement pour le marché national. En 1889, la ville contrôle 89% de la production française !
« Au XIXe siècle, Besançon travaille essentiellement pour le marché national. En 1889, la ville contrôle 89% de la production française d’horlogerie ! »
Le système en place repose toujours sur l’établissage, avec toutefois une particularité : la création de « manufactures », c’est-à -dire d’entreprises qui contrôlent la totalité des opérations de fabrication et de vente et qui réalisent leurs propres ébauches. En réalité, elles sont peu nombreuses. C’est le cas, par exemple, de la Société anonyme d’horlogerie et, plus tard, de Lip – qui à l’époque s’appelle Lipman.
Pourquoi cette industrie sombre-t-elle dans les années 70 ?
L’industrie horlogère subit peu de transformations entre la fin du XIXe siècle et la Seconde Guerre mondiale. La rupture se produit dans les années 60. Deux chocs surviennent alors : un choc technologique, avec l’introduction de la montre à quartz (alors que Besançon travaille la montre mécanique) ; et un choc commercial, avec l’arrivée sur le marché de nouveaux producteurs asiatiques, qui fabriquent évidemment beaucoup moins cher. La filière, fragilisée, est aussi désorganisée par l’émergence de conflits entre les entreprises au sujet des délais de livraison, de la qualité des produits ou des gammes de fabrication. Pour relancer ce secteur mal en point, le gouvernement exige l’intervention de grandes entreprises. Or il n’existe aucune grande entreprise dans le monde de l’horlogerie. L’État fait donc appel à deux grandes firmes extérieures au secteur : Thomson (spécialisée dans la fabrication de matériel électronique et audiovisuel), puis Matra (alors spécialisée dans l’aéronautique, l’armement, l’automobile et la plasturgie), et leur demande de créer des « départements » horlogers en leur sein (4). Mais pour ces entreprises, l’horlogerie est une activité complètement annexe. Et leur intrusion dans le réseau de PME bisontines (5) a un effet déstabilisateur. Parallèlement, les capitaux suisses, déjà présents dans de nombreuses entreprises, renforcent leur main-mise sur le secteur. Tous ces éléments empêchent à l’évidence une réaction collective de la part de la filière – comme cela s’est fait en Suisse à la même époque.
Conséquences : une saignée brutale. Entre 1975 et 1990, l’industrie horlogère franc-comtoise perd plus de la moitié de ses effectifs. Certaines entreprises parviennent à s’en sortir en conservant des marchés de niche comme l’habillage. Mais la plupart doivent se reconvertir et se tournent vers les microtechniques.
Les microtechniques sont alors devenues la nouvelle spécialité industrielle de la Franche-Comté.
Dans la région, le développement des microtechniques est le résultat d’une initiative de l’appareil scolaire : en pleine crise de l’horlogerie, alors qu’il faut trouver de nouveaux débouchés professionnels, un lycée professionnel crée un diplôme de microtechnique (en fait de micromécanique). Très rapidement, les institutions régionales soutiennent le développement de ce secteur d’activité afin de préserver le tissu de PME et de sauvegarder l’emploi. Aujourd’hui, avec un peu de recul, on peut dire que la reconversion a été réussie. Dans le domaine de la micromécanique (découpage, moulage, traitement de surface…), les entreprises se sont appuyées sur des savoir-faire anciens. En revanche, le mixage des technologies de la mécanique et de l’électronique a été beaucoup plus difficile, et il a fallu du temps pour passer de pièces à fonction simple aux composants miniaturisés de haute précision à fonctions multiples. Soutenu par les structures de recherche existantes et par une filière de formation complète (du CAP à l’ingénieur), le développement de ce secteur pâtit cependant de l’absence de grands donneurs d’ordre. Aujourd’hui, les microtechniques représentent environ 400 entreprises et 14000 salariés, l’essentiel étant d’ailleurs localisé à Besançon (6). La plupart des entreprises du secteur sont de petite taille, la plus importante étant Bourgeois Découpage, fondée en 1929, qui compte aujourd’hui 600 salariés.
Vous avez parlé d’un tissu de PME pour l’industrie horlogère. Est-ce le profil-type des entreprises de la région ?
En fait, le tissu industriel régional est formé d’un grand nombre de PME et d’une poignée de grands établissements internationaux. En 2005, seuls 12 établissements comptaient plus de 500 salariés, la plupart étant d’ailleurs concentrés dans le nord de la région – à Montbéliard (Peugeot Automobiles, Faurécia, Peugeot Motocycles), Vesoul (Peugeot) et Belfort (Alstom). Mais, historiquement, les entreprises francs-comtoises sont incroyablement diverses, tant par leurs structures que par leurs trajectoires. Revenons au XIXe siècle. Celles qui travaillent la pince, à Montécheroux, sont des entreprises fragiles qui atteignent rarement la troisième génération. Dans les secteurs de la lunette comme Morez, des entreprises familiales se créent qui sont parfois à l’origine de « mini-dynasties », mais leur poids économique reste faible.
Dans le secteur de l’horlogerie, deux entreprises se détachent du lot, en raison de leur histoire : Bourgeois et Lip. Les Lip sont une famille d’horlogers juifs, d’origine alsacienne, qui s’installe à Besançon à la fin du XIXe siècle. L’entreprise, dirigée par Emmanuel Lipman, passe ensuite dans les mains de son fils Camille, puis de ses petits-fils Lionel et Frédéric. Elle demeure emblématique non seulement par sa fin (la fameuse « affaire Lip » de 1973), mais d’abord et surtout parce qu’elle a été l’une des seules grandes manufactures intégrées de Besançon et a incarné le rayonnement de l’horlogerie française (7). Quant aux Bourgeois, eux, ils s’établissent comme paysans sur le plateau de Maiche en 1775, puis, dans les années 1840, se tournent vers la fabrication de boîtes de montres – dans un premier temps à domicile dans leur ferme-atelier, avant de franchir un cap « industriel » dans les années 1860-1870. Aujourd’hui, c’est une entreprise toujours familiale, de petite taille, qui a reçu le label de « patrimoine vivant », et qui est spécialisée dans trois domaines : les montres sans bracelet, la bijouterie et la galvanoplastie des surfaces en métaux précieux.
Enfin, dans le nord de la Franche-Comté, on trouve quelques grandes dynasties qui sont à la tête de grandes entreprises : en premier lieu les Japy et les Peugeot, de confession protestante (8), et les Viellard-Migeon (9), ces derniers appartenant aujourd’hui au club très fermé des Hénokiens (10).
Les patrons de Franche-Comté sont-ils paternalistes ? Y a-t-il un paternalisme spécifique à la région ?
On peut dire que les « grands patrons » protestants du Nord de la Franche-Comté développent très tôt des politiques paternalistes. Il faut sans doute ici faire une distinction entre différents types de paternalisme marqués par des inspirations idéologiques diverses. D’un côté, il y a un paternalisme catholique, autoritaire et conservateur, qui ne dissocie pas restauration religieuse et action sociale, et qui ne laisse guère de liberté (notamment de conscience) à l’ouvrier. De l’autre, une forme de paternalisme qui rassemble des laïcs socialisants (Godin et son familistère à Guise), des républicains libéraux, des juifs, qui, par conviction philosophique et pragmatisme, considèrent que les patrons ont une responsabilité sociale mais que l’ouvrier ne doit pas être prisonnier de son patron. Enfin, des patrons protestants qui sont convaincus que le progrès social n’est pas incompatible avec l’industrialisation (en Alsace, ils sont à l’origine de la législation sur le travail des enfants) et qui, à côté des œuvres sociales traditionnelles (sociétés de secours mutuel, coopératives d’achat, logements, lieux de culte), mettent l’accent sur l’école et la formation du personnel.
« Les grands patrons protestants, convaincus que le progrès social n’est pas incompatible avec l’industrialisation, mettent l’accent sur l’école et la formation du personnel. »
C’est dans cette lignée que se situent les Peugeot et les Japy. Ils accordent une importance majeure à l’instruction, fondamentale pour éduquer et moraliser une main-d’œuvre dont ils se sentent responsables. L’enseignement, en particulier la formation technique dispensée aux ouvriers, aux contremaîtres puis aux cadres, assure la transmission des savoir-faire et le renouvellement de la force de travail.
Qu’en est-il des organisations patronales ?
On trouve en Franche-Comté les mêmes organisations que partout ailleurs. L’UIMM (11) est bien sûr particulièrement présente puisque ces entreprises dépendent pour beaucoup de la métallurgie, que ce soit les PME de l’horlogerie ou les « grands » du Nord, comme la SACM (ancêtre d’Alstom), Peugeot ou Japy.
Il existe aussi des organisations plus spécifiques, telle la Chambre syndicale de l’industrie du Haut-Rhin et des régions limitrophes. Le nom est trompeur car en réalité il s’agit bien de la Franche-Comté… Ce groupement, créé à l’issue de la Première Guerre mondiale, est une initiative des dirigeants de la SACM et de Japy, destinée à répondre à deux enjeux : mettre fin aux grèves qui éclatent dans la région et réintégrer l’Alsace. Le groupement réunit 29 grandes entreprises installées plutôt dans le nord de la région, à Montbéliard, en Haute-Saône et dans le Territoire de Belfort. Ses effectifs augmentent rapidement pour atteindre 60 membres en 1921 – année où il change de nom pour devenir « l’Association Industrielle de Belfort et des régions limitrophes » – et 221 en 1953, année de son apogée. Cette association, extrêmement puissante car contrôlée par les très grandes entreprises du secteur, agit dans les domaines du chômage, de la santé, du logement des ouvriers – c’est-à -dire des œuvres sociales « classiques » – mais aussi, et c’est plus original, elle veut influer sur l’organisation économique du territoire et la formation professionnelle. L’association soutient ainsi la création de cours professionnels pour les ouvriers qualifiés. Et pendant les Trente Glorieuses, précisément en 1962, elle participe à la création d’une école d’ingénieurs, qui deviendra, après des regroupements avec d’autres institutions, l’Université technologique de Belfort Montbéliard (UTBM). Les organisations patronales francs-comtoises se distinguent donc par quatre traits majeurs : un enracinement territorial manifeste (le nord de la Franche-Comté) ; une forte discipline collective qui se donne à voir notamment lors des grèves ; un intérêt constant pour les questions de formation ; enfin, un lien étroit maintenu avec les élites politiques locales, dans un souci de défense de l’intérêt du territoire.
Si l’on passe du côté des mouvements ouvriers, que peut-on dire de la Franche-Comté ?
L’exemple de Besançon est assez emblématique. Le mouvement ouvrier bisontin est, comme à l’échelon national, divisé entre la CGT et la CFDT, mais ici la CFDT domine largement. On est en effet sur une terre catholique, où la gauche révolutionnaire a toujours été très minoritaire. Et la prépondérance de la CFDT n’a pas été sans influence sur les deux conflits majeurs de la période : la Rhodia en 1967 et Lip en 1973 (12).
On trouve aussi dans la région des syndicats beaucoup plus spécialisés et qui ont pu être extrêmement puissants. C’est le cas de la Chambre syndicale des ouvriers diamantaires de Saint-Claude (13). Sa singularité est de chercher à réguler le marché du travail (salaires, durée du travail, formation, etc.) et de donner une dimension internationale à son action. Membre depuis sa création en 1905 de l’Alliance universelle des ouvriers diamantaires (AUOD), qui réunit des syndicats des Pays-Bas, de Suisse, du Royaume-Uni, de France, d’Allemagne et des États-Unis, elle s’efforce de réduire la concurrence entre les ouvriers diamantaires à l’échelle internationale et d’améliorer leur condition en participant à tous les combats de l’AUOD : unification des tarifs, journée de huit heures, semaine de congés, contrôle de l’apprentissage et réduction de la production en période de crise (dans les années 30).
Le syndicalisme du Jura entretient quant à lui des liens très étroits avec la Suisse, et il existe de nombreux débats entre les ouvriers francs-comtois et les anarchistes qui se trouvent de l’autre côté de la frontière.
Bien avant les coopératives lancées par des anciens de Lip, la Franche-Comté n’a-t-elle pas été une terre de coopératives ouvrières ?
Il faut bien distinguer les fruitières – des coopératives fromagères où les paysans mettent en commun leur lait pour fabriquer un fromage à pâte dure, le Comté (14), ou vinicoles (Arbois) – des coopératives ouvrières – de consommation ou de production – qui se forment à la fin du XIXe siècle. Il n’y a ni filiation ni influence réciproque. Concernant les coopératives ouvrières, la Franche-Comté tient en effet une place importante en raison de ce qu’on a appelé «l’école de Saint-Claude ». Rappelons brièvement le contexte : dans le bouillonnement idéologique qui agite le mouvement ouvrier à la fin du XIXe siècle, on discute de la question de savoir comment améliorer le sort des ouvriers tout en préparant leur émancipation finale. La coopérative paraît un bon moyen d’y répondre : elle permet de lutter contre la vie chère tout en éduquant le prolétariat.
Plusieurs exemples jouent un rôle stimulant, en particulier la Maison du Peuple de Gand, ou encore la Bellevilloise en France. En Franche-Comté, à la fin du XIXe siècle, la ville de Saint-Claude voit naître une forme spécifique de coopération, désignée sous le nom d’« école de Saint-Claude ». Inspirée des principes théorisés à Lyon en 1834 par Michel-Marie Derrion (créateur d’épiceries coopératives), cette « école » interdit tout partage des bénéfices et préconise de les réinvestir dans le fonctionnement et le développement de la coopérative. À l’inverse, « l’école de Nîmes », représentée par l’économiste Charles Gide, prône la distribution des bénéfices aux sociétaires. Partout en France, syndicalistes, socialistes et coopérateurs débattent des mérites des deux écoles, mais le modèle de Saint-Claude suscitera peu d’émules. En fait, l’école de Saint-Claude se développe principalement grâce à un personnage local très charismatique, Henri Ponnard, qui rédige en 1899 les statuts d’une Maison du peuple (15). Il s’agit pour lui de créer un véritable « monde ouvrier » prenant en charge tous les aspects de la vie. Une coopérative de consommation (déjà créée en 1881 sous le nom La Fraternelle), un café, un restaurant, une imprimerie, une bibliothèque, ou encore un théâtre entourent peu à peu la Maison du Peuple qui est à la fois un centre d’activité sociale (caisse de secours, etc.), un lieu de réunion pour les syndicats, et le siège du journal Le Jura socialiste. Parallèlement à cette Maison du Peuple, des coopératives de production voient le jour à Saint-Claude, notamment dans le secteur du diamant : l’Adamas en 1892 et Le Diamant en 1897 (16).
Reste-t-il aujourd’hui des traces de ces « histoires industrielles » ?
Une partie des industries de la Franche-Comté recouvraient des activités où le savoir-faire technique comptait beaucoup. Cela explique sans doute l’origine du Musée des techniques et cultures comtoises, qui est un réseau thématique et régional unique en France, composé d’une douzaine de musées (17). Son objectif est de conserver, de faire connaître le patrimoine, les savoir-faire, et les gestes techniques auprès du public. C’est d’autant plus remarquable que certains lieux sont encore en activité, comme à la Cristallerie de la Rochère, reconnue « patrimoine vivant », où l’on produit à la fois du verre soufflé à la bouche et du verre mécanique.
À côté de ce magnifique réseau de musées figure une série de sites qui n’ont pas fait l’objet de mesures de protection et dont la valorisation est problématique. Le cas le plus connu est celui de la Rhodia : l’usine a fermé en 1982 et enchaîné depuis les propriétaires successifs dont le dernier, une société immobilière, prétend négocier sa cession à la municipalité à un prix très élevé. L’extension du site, sa localisation en zone inondable, le coût exorbitant de sa dépollution (métaux lourds, amiante), le faible intérêt architectural de beaucoup de bâtiments rendent inenvisageable la conservation intégrale de l’usine et sa réhabilitation. La municipalité entend conserver une petite partie des bâtiments (les bureaux) à titre de « relique historique ». Mais la Rhodia risque bien de perdre de sa dimension industrielle…
Enfin, je n’aurais garde d’oublier, même si elle appartient à une autre époque de l’histoire de l’industrie, la Saline royale d’Arc-et-Senans (18). Construite par l’architecte Claude Nicolas Ledoux entre 1775 et 1779, elle a produit du sel – de moins en moins – jusqu’en 1895. Laissée à l’abandon, pillée, endommagée par un incendie, ses pierres vendues à l’encan, elle a été sauvée de la ruine définitive par le département du Doubs qui l’a achetée en 1927. Cependant, on a longtemps hésité sur l’usage à lui donner avant de la restaurer. Elle a été classée au patrimoine mondial de l’Unesco en 1982 mais, vidée de sa mémoire industrielle et de sa machinerie technique, elle a fait l’objet de réinterprétations hasardeuses puisqu’on a voulu y voir un lieu d’utopie alors que cette manufacture de sel est un très beau témoignage de l’architecture industrielle de l’âge classique.
Propos recueillis par Claire Moyrand
Photos : © Véronique Védrenne
NOTES
(1) Un Système Productif Localisé (SPL) se caractérise par une spécialisation du territoire dans la fabrication d’un produit spécifique, exigeant la mise en œuvre de savoir-faire accumulés localement, l’agglomération de PME spécialisées, une division du travail très poussée entre les entreprises, une combinaison de concurrence et de coopération ainsi qu’un fort sentiment d’appartenance à la communauté locale. Dans tous les cas, un SPL est toujours le résultat d’une alchimie particulière entre des facteurs économiques, sociaux, culturels, institutionnels et politiques, liés à un territoire spécifique.
(2) Voir l’article de Robert Belot et Pierre Lamard dans ce même dossier (Histoire d’Entreprises n°10, page 36).
(3) Voir l’ouvrage de Jean-Marc Olivier, Des clous, des horloges et des lunettes, CTHS, 2004
(4) Création du pôle Matra Horlogerie avec Thomson en 1982.
(5) Peu d’entreprises atteignent les 500 salariés, et c’est toujours le cas aujourd’hui.
(6) Voir l’article de Sophie Carel dans ce même dossier (Histoire d’Entreprises n°10, page 68).
(7) Voir encadré détaillé dans la version papier du magazine.
(8) Voir encadré détaillé dans la version papier du magazine.
(9) Voir encadré détaillé dans la version papier du magazine.
(10) L’association des Hénokiens rassemble des entreprises qui ont toutes au moins 200 ans d’existence, qui sont dirigées par un des descendants du fondateur, dont la majorité du capital est encore détenue par la famille d’origine et qui sont en bonne santé financière.
(11) L’UIMM (Union des industries et métiers de la métallurgie) est une fédération patronale française regroupant les principales entreprises françaises dans le domaine de la métallurgie.
(12) Voir encadré détaillé dans la version papier du magazine.
(13) Voir à ce sujet la thèse en cours de Thomas Figarol intitulée « La taille du diamant et les ouvriers diamantaires à Saint-Claude et dans le Haut-Jura des années 1870 à 1930 », sous la direction de Jean-Claude Daumas, Université de Franche-Comté.
(14) Voir l’article de Fanny Desseauve dans ce même dossier (Histoire d’Entreprises n°10, page 70).
(15) Voir l’article de Julien Grimaud dans ce même dossier (Histoire d’Entreprises n°10, page 76).
(16) Voir l’article de Patricia Guyard, des Archives Départementales du Jura, dans ce même dossier (Histoire d’Entreprises n°10, page 80).
(17) Voir l’article de Fanny Desseauve dans ce même dossier (Histoire d’Entreprises n°10, page 70 et Portfolio).
(18) Voir l’article de Fanny Desseauve dans ce même dossier (Histoire d’Entreprises n°10, page 74).








