HE MAGAZINE - #7 - Juillet 09

Jean-Jacques Jordi : une histoire de l’entrepreneuriat algérien

Article publié dans le magazine Histoire d'entreprises
Rubrique : Grand Témoin

[Extrait]

Pour ouvrir le dossier de ce numéro 7 consacré aux « entreprises d’Algérie », nous avons donné la parole à Jean-Jacques Jordi, historien, spécialiste de l’histoire de la colonisation et de la décolonisation. Tout en décrivant l’histoire économique de la colonisation en Afrique du Nord, il nous fait découvrir ces Européens – pas forcément français – qui fondèrent de véritables petits empires industriels; il nous éclaire sur la place des entreprises créées par les Algériens musulmans et sur ce que devinrent les entrepreneurs pieds-noirs après leur rapatriement en métropole. En quelques pages, un panorama extrêmement stimulant de l’entrepreneuriat algérien depuis la colonisation française, il y a bientôt deux siècles.

Jean-Jacques Jordi - © Véronique VédrennePour évoquer les premières entreprises qui se sont créées en Algérie, peut-être pourriez-vous nous rappeler les débuts de la conquête française.
C’est en 1830 que la France prend pied à Alger – la conquête de l’Algérie dans son ensemble s’étendra quant à elle jusqu’en 1860. En effet, au fur et à mesure que les Français descendent vers le Sud, ils découvrent de nouvelles tribus qu’il faut soumettre (c’est ainsi que les tribus touaregs, les fameux « hommes bleus », ne seront soumis qu’en 1902). La conquête de l’Algérie est d’abord un acte politique : en 1830, le roi Charles X a besoin de redorer son blason tant à l’intérieur du pays qu’à l’extérieur. L’Angleterre domine la Méditerranée d’Est en Ouest, elle est à Gibraltar, à Malte et en Égypte. La France, de son côté, n’a que la Corse ! Alger lui permettrait donc de s’inscrire sur un axe Nord-Sud. Sur un prétexte assez fallacieux (Alger serait encore une puissance pillant les bateaux français et se livrant à l’esclavage, ce qu’elle n’est plus depuis l’extrême fin du XVIIIe siècle), les Français débarquent à Alger, et en quelques semaines, la ville est prise. À peu près au moment où la ville d’Alger tombe dans les mains des Français, Charles X est renversé par la révolution dite des Trois Glorieuses, et c’est Louis-Philippe qui prend les rênes du pouvoir. Après une brève période d’incertitude (faut-il garder Alger ? la question se posera à Paris jusque vers 1836), il décide finalement de garder les possessions algériennes. Il faut se rappeler qu’à ce moment-là, l’Algérie en tant que telle n’existe pas : il s’agit plutôt d’un tissu de tribus vassales de l’Empire ottoman qui conservent, il est vrai, une certaine autonomie. Ce sont ces tribus qui se soulèvent contre la France et qui vont mener la guerre jusqu’en 1847, date de la chute d’Abd el-Kader. Un an après, une nouvelle révolution éclate en France, celle de 1848, qui voit la naissance de la IIe République. Celle-ci décide de faire de l’Algérie trois départements français distincts ; et c’est à partir de ce moment-là qu’on parle volontiers d’Algérie et non plus seulement de « positions françaises d’Afrique du Nord ». Le nom lui-même (Algérie) a été donné par la France en 1839, il faut s’en souvenir.

La France s’installe donc en Algérie. Quelles sont les premières mesures économiques qui sont prises pour « organiser » la région ?
Il y a d’abord ce qu’on appelle la colonisation (le terme étant pris ici dans son acception première de « mettre en valeur des terres » ; « colon » vient en effet du latin « colere », qui signifie « cultiver la terre »). La France essaye donc de faire venir des Français pour peupler le pays et voir ce qu’elle peut retirer du sol. C’est un peu le mythe pionnier des États-Unis : peupler de nouveaux territoires (sauf que, en Algérie comme aux États-Unis, ces territoires étaient déjà peuplés…). Bref, par le fait même de la conquête des territoires qui étaient alors sous la domination lointaine de l’Empire ottoman, la France « récupère » les terres qui appartenaient à l’ancienne souveraineté – soit un « butin de guerre » d’une superficie qui dépasse le million d’hectares. Ces terres, incorporées à ce qu’on appelle dès lors le Domaine français, sont découpées en « lots de colonisations », c’est-à-dire en concessions, que l’État donne, soit à des « petits colons », soit à de grandes sociétés agricoles créées pour l’occasion, et qui ont à charge de faire venir une population française pour mettre en valeur les terres. C’est ainsi que la Compagnie Genevoise et la Compagnie agricole du Sig (sorte de phalanstère des années 1840) vont obtenir chacune plusieurs dizaines de milliers d’hectares –mais leur développement sera un échec. Dans les lots de colonisation, les terres ne sont pas données purement et simplement, elles sont, ce qu’on pourrait appeler aujourd’hui, mises en « leasing » : grosso modo, on vous donne de la terre et vous avez entre cinq et dix ans pour la mettre en exploitation ; si après ce laps de temps, les inspecteurs de colonisation estiment que la terre est bien cultivée, que vous avez édifié une maison, etc., vous recevez le titre de propriété. Parallèlement, vous avez aussi des colons qui achètent des fermes et des terres à des musulmans. Quoi qu’il en soit, l’Algérie est très vite considérée par les différents gouvernements comme une colonie de peuplement et l’installation d’une paysannerie française sera toujours une préoccupation majeure du Second Empire, comme de la IIIe République. La distribution des lots de colonisations se fait du reste selon un programme extrêmement planifié : tant de villages de colonisation devront être créés, d’une superficie de tant d’hectares, etc.

« L’Algérie est très vite considérée par les différents gouvernements comme une colonie de peuplement. Du reste, l’installation d’une paysannerie française sera toujours une préoccupation majeure de l’État. »

Seul hic : à Paris, on ne prévoit pas les infrastructures qui devront « encadrer » la nouvelle population de colons. C’est-à-dire que toute l’économie connexe à la colonisation est oubliée. Quid des charrons, des forgerons, des boulangers, des maçons pour construire les maisons ? Ces métiers, qui n’ont pas été « pensés » par l’État colonisateur, vont être mis en œuvre, « adoptés » par les nouveaux arrivants qui se présentent dans la nouvelle colonie d’une manière tout à fait désordonnée. On voit des paysans alsaciens qui, devant les problèmes d’acquisition de la terre, décident de s’établir charrons, tonneliers ou rouliers (ils fabriquent les roues des charrettes et ils assurent le roulage, c’est-à-dire le transport des marchandises). Tout se fait à la va-vite : on demande aux îles Baléares de fournir du bois, des pierres, des mulets parce que rien n’avait été prévu pour transporter ou tirer les charrettes ! On fait venir des vêtements, de la nourriture, toutes sortes de matières – et afin de recouvrer les taxes de passages des bateaux qui entrent dans le port d’Alger, une chambre de commerce est créée dès décembre 1830, d’autres suivront assez vite : à Philippeville et à Oran en 1844, à Constantine en 1846, à Bône en 1847).

Une chambre de commerce est créée à Alger, les colons français sont installés ; on imagine qu’assez vite, de petites entreprises vont se créer. Quelles sont-elles ?
À vrai dire, il n’y a pas tant de colons français qu’on pourrait l’imaginer. En réalité, contrairement aux espérances de l’État français, ce sont plutôt des Espagnols, des Maltais, des Allemands, des Suisses qui arrivent en Algérie. Les premières créations d’entreprises, qui se produisent dès la fin des années 1830 et jusque vers 1880-1890, ne sont pas toujours des créations françaises mais des créations espagnoles, italiennes, maltaises parfois. Je vais vous donner quelques exemples. Prenons d’abord le cas de Limiñana, l’entreprise qui a créé le fameux « Cristal Anis », un alcool très apprécié des pieds-noirs. Le fondateur de l’entreprise est originaire de Monforte del Cid, un village espagnol où l’on fabrique un alcool à base d’anis. Une fois en Algérie, il décide de se procurer des fleurs d’anis pour préparer l’anisette de son village – et ça marche ! Son activité se développe, les usines se multiplient, et plusieurs générations après, l’entreprise est toujours là.

(…)

Propos recueillis par Claire Moyrand
Photos © Véronique Védrenne

  • Article paru dans Histoire d'entreprises - #7 - Juillet 09
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