HE MAGAZINE - #3 - Juillet 07

Jean Prouvé, ouvrier, créateur et entrepreneur

Article publié dans le magazine Histoire d'entreprises
Rubrique : Portrait

[EXTRAIT]

Le 5 juin 2007 à New York, Christie’s a vendu pour 4 968 000 $ la maison tropicale construite par Prouvé en 1951 pour Brazaville. En décembre 2004, Sotheby’s avait vendu pour 680.000 $ deux portes à hublots signées Jean Prouvé et, le même jour, près d’une cinquantaine d’autres pièces de mobilier provenant d’une collection particulière et réalisées par les Ateliers Jean Prouvé avaient trouvé acheteurs à des prix faramineux. Depuis quelques années, la cote de cet ancien apprenti, créateur de génie et entrepreneur idéaliste, n’a cessé d’augmenter pour s’imposer aujourd’hui de façon stable sur le marché du mobilier XXe siècle.

Les frères Prouvé en septembre 1939 : Henri, Jean, Pierre - © Coll. Part.En 2005, Phillip’s vend 273 600 $ une table créée pour la Cité universitaire d’Anthony en 1951 ; en 2006, c’est Christie’s qui obtient 329 600 $ pour une table en bois laminé et acier peint, et la même année Artcurial cède un fauteuil de 1930 à 242 000 €. À New York ou à Paris, rendez-vous des collectionneurs, il arrive souvent que les pièces rares de Prouvé, tables, siège, lampes ou escaliers, dépassent les 100 000 €. Une somme que l’ingénieur formé à la forge n’aurait pas refusée du temps où il se battait pour faire fonctionner son atelier selon des principes humanistes et artisanaux. Son objectif est alors de créer pour le plus grand nombre. Sa conviction est que les ouvriers doivent participer au processus de création — lui-même passe plus de temps à oeuvrer avec eux, que seul à sa table à dessin — et être rémunérés équitablement. Enfin, il ne conçoit pas la production sans un travail de recherche parallèle et l’amélioration constante des produits. Ces principes le laisseront-ils parvenir à l’industrialisation convoitée ?

ENTRE L’OUVRIER ET L’INTELLECTUEL

Jean Prouvé naît en 1901, la même année que “L’ Alliance provinciale des industries d’art”, plus connue sous le nom d’École de Nancy, pilier de l’Art Nouveau. C’est au sein de ce groupe mêlant artistes et artisans, industriels et intellectuels, dont son père, l’artiste peintre Victor Prouvé, est le Président à partir de 1904, qu’il passe son enfance. “Mon père (…) était de ceux qui associaient instantanément l’esprit et les mains. (…) À la sortie de l’école, j’allais dans [son] atelier. C’est là que je rencontrais tous les membres de l’École de Nancy.”

Outre l’éclosion de motifs nouveaux, inspirés par la végétation, appliqués aussi bien à l’architecture qu’au mobilier, ce mouvement artistique prône des idéaux sociaux et des modes de fabrication qui vont durablement influencer le jeune Prouvé : l’École de Nancy incite à l’innovation, elle rejette la hiérarchisation entre arts majeurs et arts mineurs, elle se dirige vers la production en série pour pouvoir mettre l’art à la portée de tous, et surtout, elle valorise l’ouvrier comme partie prenante du processus de création. Adolescent, Prouvé veut devenir ingénieur. Mais la Première Guerre Mondiale et les difficultés financières que la famille connaît l’obligent à rentrer en apprentissage à l’âge de 15 ans. “Je pense que cela a été la grande chance de ma vie, dira-t-il plus tard, une chance, oui, de devenir très vite un ouvrier et un ouvrier du bâtiment. Je pense que tout part de là.”

Plus tard, Prouvé formera à son tour de nombreux apprentis. De forgeron, il devient ferronnier d’art, et, grâce à l’aide d’un ami de son père, fonde en 1924 son propre atelier, au n° 35 de la rue du Général Custine à Nancy. Dès lors, Prouvé ressent la dualité entre le statut d’ouvrier et celui d’intellectuel. Nourri de ces deux cultures, il va les réunir avec succès au sein de l’atelier. Petit à petit, ses réalisations évoluent : “Ce que je produisais ne ressemblait pas à ce que produisaient les autres”, raconte-t-il. Prouvé utilise l’acier inoxydable, acquiert des machines modernes pour le plier, et bientôt ce ne sont plus des lampes et des rampes d’escalier à motifs floraux qu’il confectionne pour les maisons bourgeoises, mais des cabines d’ascenseur et des cloisons amovibles métalliques dont il est l’inventeur.

Parallèlement, il découvre les écrits et les réalisations des architectes d’avant-garde, comme Le Corbusier, et se dit qu’il serait intéressant de leur montrer ses créations. L’équipe s’est entre-temps agrandie et l’atelier compte une quinzaine d’employés en 1926, pour atteindre une trentaine quatre ans plus tard. En 1927, Prouvé va à la rencontre de Robert Mallet-Stevens (architecte moderne ayant réalisé entre autres les hôtels particuliers de la rue Mallet-Stevens à Paris, entre 1926 et 1934), qui lui passe immédiatement commande. C’est le début d’une longue collaboration avec les architectes : Prouvé a cela d’avantageux pour ces derniers qu’il est en mesure non seulement de mettre en oeuvre leurs créations sans autre intermédiaire, mais aussi de les comprendre et de les améliorer, si bien qu’il partage avec eux la conception de certains édifices ou pièces de mobilier (2).

ÉCHANGES, RESPONSABILISATION, ÉPANOUISSEMENT

Le succès de l’atelier pousse Prouvé à emménager en 1931 dans un espace plus grand, lui permettant de loger les machines les plus performantes (plieuses, cisaille, banc d’étirage…) et ainsi de mieux répondre aux commandes architecturales. Régulièrement, Prouvé acquerra les techniques de pointe, dans le but de produire mieux et davantage. Ce changement de locaux s’accompagne d’une modification du statut de l’entreprise qui devient société, dotée d’un conseil d’administration. Elle détient toutes les techniques et les brevets de Prouvé qui s’efface derrière l’étiquette de ses ateliers, pour mettre en valeur le travail d’une équipe plutôt que celui d’un homme : “On ne fait rien tout seul, c’est un échange d’idées entre différentes personnes.” Les collaborateurs atteignent rapidement le nombre de cinquante et se partagent entre le bureau d’études et les différents pôles : préparation, traçage, exécution, assemblage et montage. À l’atelier et lors du montage, Prouvé veille à ce que les ouvriers travaillent dans les meilleures conditions possibles. L’entente est fraternelle. Chaque 1er décembre, les employés organisent un grand banquet en l’honneur de la Saint-Éloi, patron des ferronniers, auquel ils convient leur chef et son épouse. La joyeuse ambiance régnant à ces repas est représentative du bien-être de chacun dans l’entreprise ; nombreux sont ceux qui n’hésitent pas à revenir le dimanche pour achever un ouvrage urgent.

Vue aérienne de l’usine de Maxéville, vers 1957 - © Coll. part.UNE VISION DE L’ENTREPRISE

Prouvé a une idée bien définie de l’organisation du travail à l’atelier, se défendant de tout paternalisme. À l’heure où le taylorisme divise les tâches, fait de l’ouvrier un simple exécutant à la chaîne et sépare radicalement la conception du produit de sa fabrication, Prouvé, nourri des préceptes de l’École de Nancy et de sa propre expérience, fait au contraire participer l’ouvrier à la conception. Il est convaincu que ceux qu’il appelle ses “compagnons”, au sens propre du terme, doivent suivre l’exécution d’un produit d’un bout à l’autre de la chaîne et pouvoir y intervenir à tout moment. “Les ouvriers avaient une telle connaissance, non seulement de leur spécialité technique mais aussi de l’esprit créatif de Jean Prouvé, que tous pouvaient donner leur avis”, explique Catherine Coley, des Archives d’architecture moderne de Lorraine. C’est en manipulant les outils avec ses collaborateurs, en observant la fabrication des objets et les matières mêmes, qu’il trouve son inspiration ; ce qui explique le rôle fondamental que tient pour lui l’exécutant.

« Prouvé est convaincu que ceux qu’il appelle ses “compagnons”, au sens propre du terme, doivent suivre l’exécution d’un produit d’un bout à l’autre de la chaîne et pouvoir y intervenir à tout moment. »

Prouvé constate aussi que la fabrication immédiate d’un projet ébauché sur papier engendre une satisfaction et une motivation essentielles chez les ouvriers. Aux AJP, la réflexion et l’exécution sont indissociables, et la hiérarchisation n’existe pas, le respect étant mutuel et évident. Ainsi que le dit Prouvé, “un meuble ne se compose pas sur une planche à dessin. On fait des prototypes, on corrige.”

“UN TYPE QU’ON PAIE CHER, IL TRAVAILLE MIEUX QU’UN TYPE QU’ON PAIE MAL”

Sans pour autant se plonger dans les théories sur l’organisation du travail (tout son temps est consacré à l’atelier), Prouvé fait partie de l’association “Jeunes Patrons”, dont les membres discutent leurs lectures et échangent des idées sur la gestion sociale de l’entreprise. Prouvé est de culture socialiste – son père a connu Jaurès –, aussi, dès le début des années trente, il fait bénéficier ses “compagnons” d’une semaine de congés payés et les autorise à arriver une heure plus tard le lundi matin. La grève de 1936 est en conséquence à peine suivie, et si les AJP ne poursuivent leur activité qu’au ralenti pendant onze jours, c’est sous la pression des syndicats et en échange du versement de la paie d’une heure de travail par collaborateur à la caisse des grévistes. À partir de 1939, les collaborateurs de Prouvé bénéficieront également d’une assurance en cas de décès ou d’invalidité, dont les frais sont pris en charge par la société.

Maison du Peuple à Clichy. Jean Prouvé (à droite) et son chef de chantier, “Titi” Weber, vers 1938 - © Coll. part.Afin de pouvoir faire face aux frais de fonctionnement et à l’achat d’outils toujours plus performants, qui sont souvent la cause de problèmes de trésorerie malgré les bénéfices de la société, Prouvé ouvre son capital à ses employés vers la fin des années trente. L’actionnariat est complété en 1941 par la responsabilisation des employés à la santé financière de l’entreprise : le départ au front d’une partie des collaborateurs incite Prouvé à expérimenter une nouvelle formule de rémunération, les bonus, sur un personnel réduit. Il se met d’accord avec ses ouvriers sur le temps à consacrer à chaque tâche, et lorsque celles-ci sont réalisées en une durée moindre, les employés concernés en récupèrent les bénéfices. En un deuxième temps, les profits sont partagés entre tous les collaborateurs, administratifs compris. Les résultats sont manifestes : l’intérêt au travail grandit, et l’entraide entre les postes se développe, chacun pouvant bénéficier des retombées économiques. Une hausse des salaires de 10 à 32 %, une réduction de 25 % des frais généraux et une augmentation des rendements de 30 à 37 % s’ensuit. “Et c’est là que j’ai constaté avec quelle rapidité et avec quelle intelligence des gens qui font des choses intéressantes et qui ont une responsabilité financière deviennent encore plus intelligents. (…) Il faut que les gens aient un intérêt à ce qu’ils fabriquent”, déclare Jean Prouvé en 1982. Idéalement, il voudrait parvenir à supprimer le salariat. (…)

Élisabeth Károlyi
Photos : © Coll. part., Courtesy Galerie Patrick Seguin.

(1) Ces propos, et les suivants, sont tirés de l’ouvrage Jean Prouvé par lui-même, Armelle Lavallou, Éditions du Linteau, 2001.
(2) C’est notamment le cas pour l’Aéroclub de Buc (1936) et la Maison du Peuple de Clichy (1935-39), avec les architectes Beaudoin & Lods, et pour certains meubles de Charlotte Perriand.

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