Riche d’une collection exceptionnelle héritée des soyeux du XIXe siècle, le musée des Tissus de Lyon est célèbre dans le monde entier pour ses soieries, ses tapisseries coptes ou encore ses tapis d’Orient. Il se distingue aussi par les liens étroits qui l’unissent au monde économique, depuis sa création.
Pour comprendre le positionnement singulier de l’établissement, il faut remonter à ses origines, au XIXe siècle, quand la soierie domine toute l’économie lyonnaise. Dès 1830, la Fabrique, comme on désigne le secteur, prend conscience du développement de la concurrence, en Europe comme en Chine. Une petite collection d’échantillons se constitue alors au Conseil des Prud’Hommes, dans le but de montrer aux industriels lyonnais les réalisations du monde entier. Cette volonté de « veille concurrentielle » est réaffirmée au retour d’un voyage en Chine organisé en 1843 par les Chambres de Commerce de Lyon et de Saint-Étienne : les participants souhaitent partager avec toute la profession les fruits de cette mission qui a confirmé la progression du savoir-faire industriel chinois. Mais cette préoccupation économique d’industriels soucieux de rester à la pointe de leur secteur n’est pas la seule raison d’être du musée.
Très vite, elle rencontre une problématique plus philosophique, qui marquera toute la seconde moitié du XIXe siècle : le rapprochement de l’art et de l’industrie. En cette période d’industrialisation massive, on redoute de perdre en route le goût et l’amour du Beau… C’est ainsi qu’en 1856, Natalis Rondot est chargé par la Chambre de Commerce et d’Industrie de créer un musée d’art et d’industrie, qui doit offrir à la profession des sources d’enseignement et d’inspiration. Après une étude comparée des quelques établissements existant déjà dans ce domaine, il préconise de s’inspirer du South Kensington Museum (ancêtre du Victoria and Albert Museum), qui vient d’ouvrir ses portes à Londres, à la suite de la première exposition universelle de 1851. L’aventure commence…
« En cette période d’industrialisation massive, on redoute de perdre en route le goût et l’amour du Beau… »
Les soyeux, qui comptent parmi eux de véritables érudits, ne se contentent pas de donner l’impulsion initiale. Grâce à leurs dons et à des achats judicieux, ils constituent rapidement une collection exceptionnelle, à visée universaliste. Le musée s’enrichit aussi d’un fonds d’échantillons déposé par le Conseil des Prud’Hommes, qui, avant la création de l’INPI, est chargé de la protection des dessins et des modèles. Par définition, tous les tissus comportent un nom et une date, ce qui confère à ce fonds un intérêt historique exceptionnel. En 1890, Édouard Aynard, Président de la Chambre de Commerce et d’Industrie, opte pour la spécialisation. Plutôt que de faire un nième musée de l’industrie, il ambitionne de constituer la plus belle collection textile au monde (les autres objets sont mis en caisse et donneront lieu, en 1927, à la création du musée des Arts Décoratifs, géré conjointement avec le musée des Tissus). De fait, avec environ deux millions de numéros, le fonds lyonnais figure parmi les plus riches du monde et, depuis plus d’un siècle, les professionnels viennent souvent y puiser l’inspiration.
Pendant longtemps, l’accueil du public est passé au second plan : dans les années soixante, il fallait sonner pour se faire ouvrir la porte ! Fort heureusement, comme dans la plupart des musées français, les années quatre-vingts impulsent une nouvelle dynamique ; de ce point de vue, l’exposition Mario Fortuny de 1980 marque un tournant. Aujourd’hui, le musée, qui multiplie les expositions et les événements culturels, accueille des visiteurs toujours plus nombreux.
Pour autant, les liens avec le monde économique n’ont pas disparu. Le fait d’être géré par une Chambre de Commerce et d’Industrie, cas unique pour un musée de cette importance, implique une logique de fonctionnement particulière – juridiquement, le musée est un service de la Chambre, Établissement Public Administratif. Lorsque Maria-Anne Privat-Savigny a pris la direction du musée en 2006, sa feuille de route était claire : faire entrer la logique de l’entreprise dans le monde des musées. Ici, cible,marketing et autofinancement ne sont pas des gros mots – ça tombe bien, la nouvelle conservatrice et directrice a fait l’ESSEC avant l’École du Patrimoine ! Bien évidemment, le lien avec le monde économique ne se résume pas à une gestion plus rigoureuse. Pour Maria-Anne Privat-Savigny, il est essentiel que l’industrie réinvestisse le lieu, et elle multiplie les initiatives en ce sens. Cela passe bien sûr par le mécénat : une opération exemplaire avec Prelle, Buccol et Rubelli va bientôt assurer le retissage des rideaux du musée des Arts Décoratifs. Mais cette volonté se traduit aussi par la mise en place de services destinés aux entreprises, notamment la recherche d’antériorité, qui permet de se prémunir contre tout litige sur les droits de propriété.
Aujourd’hui, cette politique d’ouverture au monde économique est couronnée par des événements symboliques, comme la tenue de l’assemblée générale du syndicat professionnel Inter-Soie au musée, ou encore la présence de Rhône-Alpes Habillement pour fêter le dépôt des archives de la maison de lingerie Scandale. Pour la conservatrice, seul ce lien avec l’industrie permettra au musée de continuer à remplir sa mission : garder une trace de l’excellence du savoir-faire textile dans toutes ses composantes. C’est ainsi qu’elle se réjouit de voir entrer au musée vingt-deux échantillons de tissus en fibre de verre déposés par les héritiers de l’entreprise Genin, dont le savoir-faire est un héritage direct de la technique des soyeux. Et elle a bien l’intention de prendre son bâton de pèlerin pour collecter d’autres richesses.
Sophie Chabanel
Photos : © Musée des Tissus, Sylvain Pretto







