Un saut à La Piscine : une immersion dans l’art et l’histoire du Nord. Immenses répertoires de tissus, majestueuses pièces de céramique et vêtements de créateurs côtoient un ensemble de peintures et sculptures des XIXe et XXe siècles incluant Ingres ou Fantin Latour, dans un superbe spécimen d’architecture art déco.
La proclamation de la charte des drapiers qui accorde aux Roubaisiens le droit de « licitement draper et de faire drap de toute laine », remonte au 15 novembre 1469. L’essor de l’activité textile est toutefois empêché jusqu’en 1762 au profit des ateliers lillois, et Roubaix reste longtemps cantonnée à la confection de toiles de facture grossière. Dès le début du XIXe siècle, la ville, qui connaît une croissance urbaine sans précédent et attire une population laborieuse depuis les contrées belges, devient un centre industriel textile de premier ordre : « Le bruit des machines, des moulins vous rompt ici la tête ; il n’y a pas de coin si reculé de grenier, de cave que l’industrie n’occupe » s’exclame Étienne de Jouy en 1821 (1). La qualité et le degré d’élaboration du tissu augmentent considérablement. Ainsi, le nankin (toile de coton serrée) est-il disponible en « uni, jaune, rose superfin, violet, terre d’Égypte, chiné, jaspé, flammé, ondé, moucheté, à côtes, rayé, losangé ou quadrillé » (2) ! La transfiguration est telle que la ville reçoit en 1839 l’appellation de « Manchester français »…
À partir de 1835, les industriels de Roubaix mutualisent des fonds pour acquérir des tissus rares utilisés comme modèles et réalisent des cahiers d’échantillons qui leur servent de catalogue tout en attestant d’un savoir-faire technique et artistique, à destination des ateliers de confection. Ces références soigneusement consignées constituent le fonds d’un premier musée industriel engagé par les manufacturiers, qui est, en 1862, repris par l’administration de la ville et, en 1889, intégré à l’école nationale des arts industriels (l’ancêtre de l’actuelle ENSAIT, École Nationale Supérieure des Arts et Industries Textiles) pour servir de base d’enseignement. À la fin du XIXe siècle, le conseil des prud’hommes se met à son tour à effectuer un recensement des différentes productions (sorte de dépôt légal), procédure qui permet de garantir la propriété intellectuelle et industrielle en cas de copie ou de contrefaçon. Quant à la ville de Roubaix, elle s’abonne à des cahiers de nouveautés textiles garnis de tirelles, morceaux directement découpés dans les toiles des métiers à tisser, ce qui fait dire en usine qu’elle est « le seul endroit où les souris font des trous carrés ».
« À partir de 1835, les industriels de Roubaix réalisent des cahiers d’échantillons qui leur servent de catalogue tout en attestant d’un savoir-faire technique et artistique, à destination des ateliers de confection. »
Les legs du peintre roubaisien Jean-Joseph Weerts (1846-1927) et du collectionneur Henri Selosse (1857-1923), ancien négociant en laine, donnent parallèlement naissance à un musée des Beaux-Arts d’une certaine envergure. La particularité du musée La Piscine est en effet de présenter, sur un même plan, objets d’art appliqué ou issus d’un procédé de production industrielle, et œuvres relevant des Beaux-Arts. Selon Bruno Gaudichon, conservateur de La Piscine, les œuvres les plus emblématiques du musée sont le buste de Jacquard par Iguel et la Scène de triage de la laine à Roubaix par Ferdinand-Joseph Gueldry (1910). La première, outre le fait qu’elle représente l’inventeur d’un métier à tisser hautement perfectionné, marque l’ouverture du musée, en 1862, aux collections d’arts plastiques. La seconde témoigne de l’intérêt naturaliste des artistes d l’époque qui dressent le portrait, certes enjolivé, de la condition ouvrière.
Fermée en 1940, la partie « art appliqué » du musée de la ville (le musée des Beaux-Arts, sous le nom de musée Weerts, ne ferme qu’en 1980) sommeille pendant près de soixante ans avant de rouvrir, en 2001, dans un lieu inédit : la piscine de Roubaix.
La construction de cet édifice est entreprise à la fin des années vingt par la municipalité Jean Lebas, issue du monde ouvrier, parmi d’autres œuvres à vocation sociale et hygiéniste, dans une ville caractérisée par la surmortalité. L’état sanitaire de la population roubaisienne, entre accidents de travail, alcoolisme et maladies contagieuses – la tuberculose fait rage dans les courées ouvrières – a longtemps été déplorable. Confiée à l’architecte lillois Albert Baert, l’ouvrage s’élève entre 1927 et 1932 et se voit doté des équipements les plus modernes (cuves de clarification et de stérilisation des eaux, salles de sudation, baignoires, douches, etc.). L’établissement a aussi le mérite de servir, jusqu’à sa fermeture en 1985, la mixité sociale.
Entièrement réhabilité par Jean-Paul Philippon, le lieu conserve un bassin d’eau qui renvoie sur les œuvres la lumière adoucie par les grandes verrières en éventail. Au premier étage, le lien entre passé et présent, mais aussi entre lieu de vie populaire et raffinement d’apparat, est astucieusement induit par une scénographie qui invite à contempler les collections dans des vitrines intercalées à l’intérieur des anciennes cabines au charme suranné. Si l’institution propose des expositions de grands maîtres (comme Degas ou Signac), elle accorde aussi une large place à la création contemporaine régionale. La valorisation du patrimoine textile d’hier et d’aujourd’hui reste bien sûr au cœur du projet muséographique. Les expositions temporaires de créateurs, la présence au sein des collections de vêtements dessinés par Comme des Garçons ou Jean-Charles de Castelbajac, tout comme la remise annuelle d’un prix qui distingue un étudiant-styliste de l’école Esmode voisine, constituent l’étape la plus avancée d’un fil rouge déroulé depuis plusieurs siècles. Enfin, élément à la fois unique et emblématique de l’institution, la tissuthèque permet la consultation de l’exceptionnel fonds textile, qui ne compte pas moins de 50 000 pièces de tissu et de 2 000 livres d’échantillons inventoriés à ce jour. Les professionnels, qui sont surtout des créateurs, des bureaux de style et des distributeurs (reconversion oblige, Roubaix est la capitale européenne de la distribution textile avec La Redoute, un ancien filateur local, Les 3 Suisses, Camaïeu et d’autres), s’inspirent ou vérifient les modèles. Estampillées Motte-Bossut, Lorthiois, Facotex, Deschemeker ou La Lainière de Roubaix pour n’en citer que quelques-unes, les archives de la tissuthèque font resurgir l’ombre de la ville aux mille cheminées.
Ines de Giuli
Photos : © F. Kleinefenn / © Alain Leprince - M.A.I.A.D. Roubaix / © M. Rucquois
(1) Citation extraite de Jean Piat, Roubaix capitale du textile, 1968.
(2) Op. cit., p. 45.







