HE MAGAZINE - #2 - Mars 07

Le baron Bich, un homme de pointe

Article publié dans le magazine Histoire d'entreprises
Rubrique : Bonnes feuilles

[Extrait]

BIC incarne la France des Trente Glorieuses et des entrepreneurs audacieux, celle de la croissance, de la consommation de masse, des gadgets qui deviennent des objets aussi indispensables que familiers…
À l’occasion du cinquantième anniversaire du premier stylo à bille BIC, Laurence Bich raconte dans Le baron Bich, un homme de pointe (éditions Perrin) la vie, les succès, les échecs aussi, de l’industriel qui créa un empire à la pointe du stylo.

À la Libération, Marcel Bich a juste trente ans et il est bien décidé à créer sa propre entreprise. Il ne veut pas rester l’éternel cadre au service des autres, le directeur de production appointé pour faire fructifier une affaire qui ne lui appartient pas. Sa femme va être son bon génie, l’épaulant, le poussant, acceptant de lui consacrer jusqu’au dernier centime de ses maigres économies afin de lui permettre de réaliser son ambition.

“Il connaît les encres, il connaît la fabrication des instruments d’écriture, il connaît le marché et veut désormais voler de ses propres ailes.”

Il embarque dans l’aventure Edouard Buffard, directeur d’atelier chez Stephens. Âgé de trente-huit ans, ancien sous-officier, celui-ci mène ses équipes d’une poigne de fer. Ce personnage truculent au visage long et comme taillé au burin, au parler faubourien, sait faire preuve d’autorité. Pendant que Marcel envisagera les stratégies commerciales, il sera l’aide indispensable.
Mais rien n’est simple ni facile dans ces premiers mois de l’après-guerre : face à la pénurie de matières premières, le ministère de la Production industrielle interdit la création de nouvelles entreprises. Il faut donc racheter un fonds. C’est Buffard qui met la main sur la perle rare. Il annonce la bonne nouvelle à son associé :

– Je crois que j’ai ce qu’il faut. Vous vous souvenez de Delacour, le contremaître que j’ai viré il y a deux ans ? Il s’est installé à son compte, mais ses affaires ne vont pas bien…
Buffard a obtenu l’information par sa soeur, crémière rue des Dames. En quittant la Société des Encres Stephens, le contremaître en disgrâce est allé fabriquer à son compte des agrafes pour capuchon et des corps de porte-plume. Or, il avait emmené avec lui une secrétaire, cliente de la demoiselle Buffard. En cherchant son lait, elle n’arrêtait pas de se plaindre de la dureté des temps…

Pour cinq cent mille anciens francs(1), Delacour accepte de céder son atelier : trois cents mètres carrés au 18, impasse des Cailloux à Clichy, banlieue vouée alors en grande partie aux usines de plumes et de crayons. Le lieu convoité par Marcel Bich et Edouard Buffard n’est guère exaltant : trois ou quatre vieilles machines, pas d’ouvriers, des poutres métalliques en proie à la rouille et des verrières disjointes qui laissent filtrer les eaux de pluie… Pour parvenir à acquérir ce hangar délabré, les deux associés sollicitent quelques amis… qui refusent unanimement de se lancer dans une entreprise aussi risquée. Parmi eux, Jacques Dhomé, futur directeur de Parker-France, qui me confiera bien des années plus tard :
- Ce jour-là, j’ai fait la plus belle bêtise de ma vie. J’aurais dû accepter l’offre de Marcel quand il m’a demandé de l’argent !

Finalement, les deux associés réunissent leurs propres pécules et, sans l’aide de quiconque, mènent leur projet au pas de charge : en huit jours la vente est conclue.
Le 25 octobre 1944, la Société PPA (Porte-plume, Porte-mines et Accessoires) débute son exploitation. Marcel Bich en est le président-directeur général et Edouard Buffard le directeur de production. Le travail peut maintenant commencer. René Delattre, connu aux Encres Stephens, vient tenir la comptabilité et très vite Robert Legras prendra en main le service administratif.
Pour les grandes marques implantées sur le marché, notamment les établissements franco-américains Waterman, la nouvelle firme se consacre exclusivement à la sous-traitance de divers éléments des stylographes, plumes en or, montures et éléments de porte-mines. Durant trois ans, PPA fournit cahin-caha ses clients sans parvenir à s’imposer véritablement. Marcel Bich sait que pour réussir et devenir l’inévitable manufacturier, l’interlocuteur favorisé des plus importants labels, il doit produire plus vite et moins cher que ses concurrents.

(1) Jusqu’à l’introduction en Bourse, à New York en 1971 et à Paris en 1972, ce sera le seul capital investi dans l’entreprise. Durant vingt-sept ans, le développement se fera donc par autofinancement.

Photos : © Société BIC

  • Article paru dans Histoire d'entreprises - #2 - Mars 07
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