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“La croissance économique, l’économie de marché ont transformé, bouleversé le niveau de vie du monde occidental. C’est indiscutable. Mais le résultat est loin d’être parfait.” C’est par ces mots qu’Antoine Riboud commençait son discours aux Assises nationales des entreprises réunies par le CNPF (futur MEDEF) en 1972. Un discours devenu célèbre, parce que pour la première fois, un patron prônait la nécessité de prendre en compte la dimension humaine de l’entreprise. Discours présenté et publié par Pierre Labasse dans Antoine Riboud, un patron dans la cité (éditions du Cherche-Midi, 2007).
Quelques éléments de contexte, avant tout. En 1972, la période des Trente Glorieuses touche à sa fin. La prospérité économique est de plus en plus contestée. En mai 1968, les étudiants, entraînant dans leur sillage une partie de la population, ont manifesté brutalement leur rejet de la société de consommation. Les préoccupations écologiques font leur apparition sur le devant de la scène. Le fameux rapport du Club de Rome, The Limit to Growth, élaboré par des experts du MIT (Massachusetts Institute of Technology), vient d’être publié en français sous le titre provocateur de Halte à la croissance ?…
Dans ce contexte, il n’est donc pas anodin que les Assises nationales des entreprises aient choisi pour thème de leur deuxième édition : “La croissance, l’entreprise et les hommes”.
Le rapport demandé par les organisateurs à Antoine Riboud porte sur “la croissance et la qualité de la vie”. Le dirigeant de BSN est censé aborder le problème des nuisances industrielles et les moyens d’y remédier. Le problème, c’est qu’il n’a aucunement l’intention de traiter dans le sens prévu le sujet qui lui a été imparti. Il n’entend pas réduire la qualité de la vie à la préservation de l’environnement. Il la considère plutôt comme la possibilité donnée à chacun de choisir sa vie. Il s’attache donc à redéfinir les responsabilités de l’entreprise vis-à-vis de la société et de ses salariés compte tenu des changements profonds manifestés par les événements de mai 1968.
De mai à juillet 1972, deux groupes de réflexion associant des cadres de BSN et de jeunes hauts fonctionnaires sollicités par Antoine Riboud (Jacques Attali, Gérard Mital, Hélène Ploix, etc.) accomplissent un gros travail de préparation.
Arrive le 25 octobre. Les organisateurs des Assises sont inquiets. On murmure qu’Antoine Riboud va défendre des positions opposées à celles du CNPF sur des sujets brûlants (par exemple le salaire minimum à 1 000 francs). Ambroise Roux, vice-président du CNPF, exige d’avoir au préalable communication du texte dans son intégralité. Antoine Riboud refuse et menace de faire son intervention dans une salle voisine si on lui interdit le Palais des congrès. Finalement, il obtient gain de cause. Il a d’ailleurs pris la précaution de faire photocopier et distribuer son discours aux journalistes présents.
Durant tout le temps de son discours, le silence dans la salle est total. L’assistance, sans être forcément d’accord avec le fond, est frappée par le niveau et la qualité de la réflexion. À l’extérieur, et notamment dans les médias, l’impact est très fort. C’est de là que date l’image de patron progressiste qui accompagnera désormais Antoine Riboud.
À l’intérieur de BSN, le “discours de Marseille”, comme on l’appellera, sera considéré comme un acte fondateur. Dès le départ, Antoine Riboud a pensé aux applications dans son entreprise. Il y a vu l’occasion d’approfondir et de systématiser la politique sociale de BSN. La première manifestation concrète de cette volonté sera le lancement des chantiers ACVT (amélioration des conditions de vie au travail) dès janvier 1973. Il s’agit d’inviter les salariés, dans le cadre d’un processus organisé, à s’exprimer sur les problèmes qu’ils rencontrent dans leur travail et à participer à la recherche des solutions. À la fin de l’année 1973, 10 chantiers expérimentaux auront été ouverts dans différents sites et environ 500 personnes y auront participé.
D’après l’ouvrage de Pierre Labasse, Antoine Riboud, Un patron dans la cité.






