HE MAGAZINE - #7 - Juillet 09

Le Domaine de la Trappe, entreprise agricole en Algérie de 1843 à 1963

Article publié dans le magazine Histoire d'entreprises
Rubrique : Ailleurs

[EXTRAIT]

Communauté religieuse puis exploitation agricole laïque, le Domaine de la Trappe a été pendant 120 ans une ferme modèle particulièrement originale et l’un des phares majeurs de la science agronomique pour la recherche et ses applications. Créée en Algérie en 1843, l’exploitation de la Trappe a été la première entreprise nationalisée par le gouvernement en 1963. Visite guidée de ce qui reste comme l’une des entreprises symbole de la réussite pied-noire.

Entrée des bâtiments du Domaine de la Trappe - © Tous droits réservésC’est en 1840 que naît l’idée de confier à une congrégation religieuse la mission de créer en Algérie une exploitation agricole qui, outre la consolidation de la colonisation, pourrait jouer le rôle de ferme pilote et de modèle chrétien. Envoyé sur place, Mr de Courcelles propose à son retour de confier cette mission aux Trappistes. « Les Trappistes, écrit-il au Général Bugeaud, Gouverneur d’Algérie, apporteraient une expérience agricole précieuse et des exemples de sainteté de nature à émouvoir les indigènes. (…) Essayez mes trappistes, mon cher Général… » Bugeaud, favorable à une vraie colonisation de peuplement, est peu convaincu, mais il accepte de jouer le jeu. Il comprend vite l’intérêt qu’il peut tirer de ces « moines laboureurs » et engage des négociations avec la Grande Trappe. Après tractations, l’acte définitif de concession est signé le 25 juillet 1843.
Le choix du terrain s’est porté sur un vaste espace de 1 020 hectares de terres, landes et broussailles situé à Staouéli en bordure de Méditerranée, théâtre exact des opérations du débarquement français en 1830. Les conditions sont draconiennes. Non seulement les frères ne sont pas propriétaires des lieux mais en plus, ils n’ont que dix ans pour mener à bien une entreprise colossale. Un vrai défi !

UN CHANTIER TITANESQUE

Partis de Toulon, Dom François Régis, prieur de la future Trappe, et le Père Gabriel gagnent la côte algéroise après cinquante-deux heures de traversée. Leur mission consiste à préparer un camp de base pour ceux qui arrivent. Le 13 août 1843, les hommes se présentent au palais du Gouverneur Général à Alger. L’accueil du Maréchal Bugeaud est à l’image de la fonction, militaire. C’est vous les trappistes ! Vous savez, ce n’était pas mon avis ! Il ne nous faut pas des célibataires pour coloniser l’Algérie, mais je suis soldat, j’obéirai. Quand voulez-vous commencer ? » Le 20 août, les deux trappistes prennent possession du Domaine. Le découragement n’est pas loin. L’endroit est truffé de marécages porteurs de paludisme, couvert de broussailles serrées, refuge des sangliers, des hyènes et des chacals. Ancien lieu d’affrontements, le sol est jonché d’armes abandonnées et de boulets rouillés. Dès le lendemain, les frères se mettent au travail, assistés par un détachement de sapeurs et soixante condamnés militaires. Sur le terrain, tous répondent au clairon. Il faut défricher à mains nues, drainer les marais, capter les sources qui alimenteront le chantier et installer un camp de toile. Malgré tous les obstacles, les travaux s’organisent. On trouve sur place les matériaux pour bâtir, de la pierre et du bois de charpente. Les boulets de canons servent de lits aux premières fondations. On creuse, on plante des arbres, on draine, on trace des chemins d’exploitation, on utilise les eaux apparentes, on construit des baraquements.

Le domaine a été édifié sur le site même de l’endroit où débarquèrent les soldats français de la conquête, en 1830 (carte de 1953) - © Tous droits réservésLe 13 septembre 1843, arrivent les dix premiers trappistes. Un an plus tard, les bâtiments d’exploitation sont achevés, 2 500 arbres forestiers et fruitiers ont été plantés, un barrage a été construit et 60 hectares sont déjà en culture. Mais tout cela s’est fait au prix d’énormes sacrifices humains. Les moines sont épuisés, les conditions sanitaires sont éprouvantes. Dès la première année, on compte un mort, vingt-cinq paludéens et dysentériques et six rapatriés. Les années qui suivent sont pires encore. Entre 1844 et 1848, dix frères succombent chaque année, emportés par la « mort jaune » ou le choléra. Nouvel arrivé, le Père Muce, médecin, tente vainement d’adoucir les conditions de vie : « Une grappe de raisin serait la bienvenue pour pousser le pain sec. »

Pour l’heure, il reste encore à bâtir des locaux, des laboratoires et des bâtiments pour le cheptel. Mais l’année 1844 est une catastrophe. L’argent manque, le paludisme décime les bêtes, des pluies torrentielles et des variations météorologiques brutales font péricliter les récoltes. Envers et contre tout, les frères se battent, recrutent de nouveaux bras. Bugeaud délègue un nouveau contingent de 400 hommes. L’État encourage, Marengo, colonel de l’Empire, met la main à la poche en injectant 6 000 francs dans le projet. La totalité de ses économies. Blé, orge, fourrage, légumes, arbres fruitiers et productions potagères sont peu à peu replantés. Le calme revenu, on installe 400 ruchers, on greffe à la vigne locale les meilleurs cépages des vins de France. Des chais et des pressoirs sont construits. Des magasins, des caves, ateliers, moulin à farine et distillerie surgissent de terre à leur tour.
Le Domaine s’agrandissant, les moines y implantent des fermes d’habitation destinées à « abriter d’honnêtes et laborieuses familles de colons ». Les condamnés militaires ont, eux aussi, leur caserne in situ. Fidèles à leur vocation humanitaire, les moines ouvrent une pharmacie, un gîte rural pour les hommes et une petite hôtellerie pour accueillir voyageurs et indigents. Dès 1848, les récoltes abondantes permettent de faire face à toutes les échéances. Mieux encore, elles contribuent à équiper les hôpitaux d’Alger, aident à créer des écoles et à bâtir des églises. Portés par cette volonté farouche de relever la gageure du contrat de 1843, les trappistes atteignent les objectifs demandés en un temps record. Le 15 décembre 1849, avec quatre ans d’avance sur le planning, ils obtiennent la pleine propriété de l’exploitation.

UN LABORATOIRE D’EXPÉRIMENTATIONS

L’activité croissant, le Domaine commence à intriguer. Indigènes et colons viennent observer et imiter ces pionniers d’un type particulier. En 1853, la Trappe de Staouéli obtient un premier prix à l’Exposition Agricole d’Alger. La même année, un décret impérial confère au R.P. François Régis la croix de la Légion d’Honneur pour avoir « contribué au développement de la Colonie Algérienne par la fondation d’un établissement agricole considéré comme un modèle ». La notoriété de l’exploitation attire en effet les esprits les plus éclairés de l’époque. Savants et agronomes, hommes politiques, colons viennent y puiser des méthodes et des conseils en matière d’organisation, de savoir-faire cultural et d’expérimentations. Boucher de Perthes, grand préhistorien français, s’y rend en 1855. Napoléon III et Eugénie y font halte en 1865. Tous en reviennent impressionnés. « J’admire de belles plantations de citronniers, écrit Boucher de Perthes. Je visite les étables, non moins propres que nos écuries de luxe ; les vaches et les boeufs y sont d’un embonpoint qui contraste avec la maigreur des maîtres. Un matérialiste, forcé de faire ici un choix, préfèrerait au régime des frères celui de leurs bestiaux. »

« La notoriété de l’exploitation attire les esprits les plus éclairés de l’époque. Savants, agronomes et colons viennent y puiser des méthodes en matière d’organisation, de savoir-faire cultural et d’expérimentations. »

1880 marque sans doute le plein épanouissement de l’exploitation. Avec ses 120 religieux, 60 domestiques arabes, 80 ouvriers espagnols et 70 condamnés militaires, le monastère est une cité qui grouille d’habitants et d’activités. Aux nombreux ateliers opérationnels sont venus s’adjoindre un atelier de photographie inauguré en 1878 et un laboratoire d’analyses pour les vins et les parfums. Les expériences en matière hydraulique ont permis de capter une vingtaine de sources. Les divers essais d’engrais naturels ont démontré les vertus fertilisantes des matières organiques. Le cheptel lui-même a fait l’objet de nombreux tâtonnements. Importées en Algérie, les races bovines européennes, peu adaptées au climat méditerranéen, ont été croisées avec les races locales plus résistantes pour en améliorer les performances.

Hall de conditionnement du raison chasselas, dans les années 1930 - © Tous droits réservés

Mais la perte de vitesse s’amorce… Les années 1890-1900 sont celles du ralentissement. Les activités de recherche s’essoufflent. Le matériel vieillit, l’enthousiasme s’étiole. Le contexte porteur n’est plus là. À quelques années de la proclamation de séparation de l’Église et de l’État, l’hostilité envers les religieux devient perceptible. « Bouffer du curé » est signe d’émancipation. La crise agricole qui sévit n’arrange rien. Il faut réemprunter pour couvrir les frais des désastres viticoles. Les lois antireligieuses de 1904 finissent de balayer les dernières hésitations. Soixante ans après sa création, le Domaine de la Trappe est mis en vente.

« L’EMPIRE » BORGEAUD

Trois frères, Jules, Charles et Lucien Borgeaud, acquièrent le Domaine pour la somme de 15 000 francs. Personne alors n’ignore qui sont les Borgeaud. Suisse vaudoise, de confession protestante, la famille est déjà puissante. L’ancêtre, Georges-Henri Borgeaud, ministre des cultes et de l’éducation du Canton de Vaud, directeur de l’école industrielle de Lausanne, a débarqué en 1878 avec ses sept enfants pour fonder la première école d’agriculture d’Algérie. En 1908, après avoir racheté les parts de ses frères, Lucien reste seul propriétaire de la Trappe. Négociant en tissus, doué d’un sens aigu des affaires, il prend les rênes du Domaine bientôt secondé par son fils Henri, ingénieur agronome et brillant gestionnaire (1).Lucien Borgeaud, qui achète le Domaine en 1908, est secondé par son fils Henri - © Tous droits réservés Grand, la moustache bienveillante, le rire large et facile, Lucien aime arpenter ses terres et parler au personnel. Quoique respectueux de l’héritage des moines, il a conscience qu’il faut donner au Domaine une autre dimension. La rentabilité commerciale et l’adaptation aux circuits de distribution doivent être les objectifs prioritaires d’une exploitation agricole moderne. On achète de nouveaux camions Berliet à chaînes, on électrifie la vinification, on remplace les vieux fûts par des cuves en béton et l’on élabore, avec l’aide d’oenologues, des vins haut de gamme pour une clientèle cosmopolite. Le nombre de familles s’accroissant, il faut également transformer les bâtiments des moines en nouveaux logements, réadapter l’existant à la vie laïque.
(…)

Hélène Géli
Photos : © Tous droits réservés

(1) Henri Borgeaud sera aussi Sénateur maire d’Alger.

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