« Les pieds légers des jeunes filles trottent par millions, des millions de pas d’hommes fatigués foulent le globe dans une harmonie interrompue : Bata […] Après la dictature de la chaussée, la dictature du chemin. Après la dictature de l’auto, la dictature de la chaussure. Bata bat Ford ; Zlin, bat Détroit. » (1) Qui n’a jamais croisé le chemin d’un magasin Bata ? Qui ne s’est jamais arrêté sur l’une de ses vitrines au détour d’une avenue ? Nombreux sont ceux qui ont porté une paire de ces fameuses Bata… Mais qui sait que tout a commencé à la fin du XIXe siècle, dans une bourgade du sud-est de la Bohême-Moravie nommée Zlin ?
Cette histoire longtemps fut oubliée. Le « rideau de fer » qui s’est abattu près de cinquante ans sur l’est de l’Europe nous a fait perdre de vue que la Tchécoslovaquie de l’entre-deux-guerres était le pays le plus industrialisé de l’Europe orientale : Bata et Skoda (l’automobile et l’armement) était ses deux joyaux. Les Trente Glorieuses et la diffusion du fordisme nous ont ensuite fait perdre de vue cette expérience réussie d’hybridation des méthodes alors disponibles d’organisation et de rationalisation de la production (Taylor et Ford, mais pas seulement), qui ont pourtant donné lieu à d’intenses débats dans toute l’Europe, y compris en France. Pourtant cette histoire nous parle aujourd’hui ; elle nous dit quelque chose de la modernité et du travail, du commerce et de la globalisation. Tomas Bat’a, son principal protagoniste, voulait chausser l’humanité toute entière. Au début des années 1930, alors que frappe la crise, il proclame, loin de toute méthode Coué : « Ne craignons pas l’avenir. La moitié des habitants de cette planète a les pieds nus et moins d’un cinquième est bien chaussé. » Il a, dans une large mesure, réussi son pari.
ZLIN, LE DÉTROIT DE LA CHAUSSURE
« Monsieur Bata, Ah tu peux être fier de toi, D’un terrain pauvre et isolé, Tu as fait naître la prospérité. » (2) Tomas Bat’a crée son entreprise à Zlin en 1894. À l’origine, c’est une petite fabrique de chaussures qui ne compte pas plus de cinquante ouvriers. Son créneau, la Bat’ovski, une chaussure légère, bon marché, en toile de coton et semelle de cuir. La fabrique connaît un important développement au cours de la Première Guerre mondiale grâce aux commandes militaires. En 1900, l’usine de Zlin compte 120 ouvriers ; en 1914, 2000 ; en 1917, elle en occupe 4000. À partir de la fin des années 1920, les effectifs connaissent à nouveau une forte augmentation : 8 300 en 1927 et 43 000 en 1935 ! Dans le même temps, la production quotidienne de chaussures des usines de Zlin passe de 8 000 paires en 1923 à 168 000 en 1935 (soit 42,5 millions de paires par an). L’entreprise arrive entre 1922 et 1927 à diviser le prix moyen d’une paire de chaussures par quatre ! Les augmentations en terme d’effectif et de production, la baisse des coûts de revient et donc du prix des chaussures, correspondent à la réorganisation du travail dans l’usine : planification de la production, système d’autonomie des ateliers (chacun des ateliers possède son propre plan de production, sa propre comptabilité, un intéressement collectif aux résultats, etc.), installation de chaînes de fabrication…
Cette réorganisation du travail, Tomas Bat’a l’impulse après plusieurs voyages outre-Atlantique. En 1904, il travaille près de Boston (le Massachussetts, la région de Lynn, est alors le centre mondial de la production de chaussures) dans l’usine de l’un de ses compatriotes et en tire nombre d’enseignements, s’agissant notamment de la mécanisation de la production. Il revient aux États-Unis en 1911 afin de repérer de nouvelles machines-outils, avant de se lancer dans une production de chaussures tout cuir. Enfin, en 1919, il visite, admiratif, les usines automobiles de Henry Ford à Détroit.
Zlin, c’est aussi Le Creusot de la famille Schneider. Rappelons cet extrait du discours du député français socialiste Léo Lagrange en 1933 : « Dans cette ville où les rues, les places, les monuments, tous les édifices publics sont la propriété de M. Schneider ; dans cette ville où l’on voit les petits gamins qui se rendent à l’école porter le ceinturon aux armes de M. Schneider, dans cette ville où tout rappelle la domination du grand maître de forges, dans cette ville où s’élève le château de la Verrerie, symbole de la domination la plus odieuse qui soit […]. » (3) Zlin, à l’instar du Creusot, est une véritable ville-usine, une « Bataville » couvrant plusieurs hectares et dominée par la famille du fondateur. Sur le site sont regroupés des tanneries, une briqueterie, une fabrique de produits chimiques, une usine de constructions mécaniques et de réparation de machines, des ateliers pour la production de caoutchouc, une fabrique de pâtes à papier et de carton (pour les emballages notamment), une de tissus (pour les doublures des chaussures et pour les chaussettes), une de cirage… Intégration horizontale et verticale. L’ensemble est pourvu en matières premières par les forêts, les mines et les raffineries, propriétés du groupe en Moravie méridionale. Les ouvriers, les « Batamen », et leurs familles, ont à leur disposition tous les services nécessaires à la vie quotidienne : logements, magasins, écoles, hôpital, etc.
« Zlin, est une véritable ville-usine, une “Bataville” couvrant plusieurs hectares et dominée par la famille du fondateur. »
En fait, il s’agit quasiment d’un univers totalitaire, à mi-chemin entre Orwell et Chaplin. Orwell pour les slogans – plus de 600 ! – inscrits sur les façades des bâtiments, martelant « une usine, un but », « propreté et ordre = qualité » ou encore « le travail anoblit l’Homme »… Chaplin pour l’immeuble de l’administration construit en 1934 par le successeur de Tomas, avec sa pièce-ascenseur aménagée en bureau, qui permet au responsable de ne jamais quitter son siège et, à l’aide d’une simple pression sur un clavier, de se déplacer d’étage en étage et de contrôler chacun des services, chacun des employés ; un immeuble entièrement climatisé, le plus haut du pays à l’époque (16 étages), qui comporte une terrasse offrant une vue panoramique sur les usines et les logements ouvriers. Une véritable tour de contrôle…

CHAUSSER LA PLANÈTE
À 5h56 du matin, le 12 juillet 1932, l’avion de la compagnie Bata Schuh A.G., propriété du groupe, s’écrase au décollage dans le brouillard de Zlin, après avoir heurté une cheminée d’usine haute de 20 mètres. Tomas Bat’a meurt sur le coup. Les obsèques rassemblent plus de 60 000 personnes. Un journaliste américain écrit : « Le pays enterre aujourd’hui son héros. Chaque peuple possède le sien à un moment donné, que ce soit un roi, un chef militaire, un acteur ou un sportif ; celui-ci était un cordonnier. » Son demi-frère, Jan Bat’a, lui succède et poursuit son objectif de chausser la planète.
À la date de l’accident, des usines sont en construction en Pologne, en Lettonie, en Roumanie ; celle de Moehlin en Suisse est sur le point d’ouvrir ; celle d’Hellocourt près de Metz en Moselle entre en production en 1934. Des usines en Grande-Bretagne, aux Pays-Bas, en Yougoslavie, mais aussi au Brésil, au Kenya, au Canada et aux États-Unis, vont suivre dans la décennie. En Inde, « Batanagar » est installée près de Calcutta et compte dès la fin des années 1930 près de 7 500 Batamen. Le modèle Bata s’adapte partout à la société d’accueil, créant par exemple en Inde des cantines pour végétariens et respectant le système des castes. En échange, les exigences envers les ouvriers sont aussi fortes qu’en Europe : « Be courageous. The best in the world is not good enough for us. Loyalty gives us prosperity & happiness. Work is a moral necessity ! » (4)
Dès 1934, la firme dispose de 300 magasins en Amérique du Nord, d’un millier en Asie, de plus de 4 000 en Europe, en comptant les quelque 250 succursales françaises. En 1938, le groupe emploie un peu plus de 65 000 personnes à travers le monde, dont 36 % hors de Tchécoslovaquie. Bata est-elle sur le point d’envahir le monde ?
BATA, LA « DANGEREUSE PIEUVRE »
L’installation de Bata dans un nouveau pays n’est pas sans poser problèmes aux autres acteurs du secteur qui décrivent le groupe comme une « dangereuse pieuvre ». Une véritable croisade anti-Bata s’organise en Europe de l’ouest. En France, le « comité contre le gigantisme » ou « comité anti Bata », regroupe un grand nombre de PME.
Il faut dire qu’à l’exception des Chaussures André et de quelques autres moins connues aujourd’hui, les fabriques de chaussures françaises, petites, mal équipées et surtout pauvres en trésorerie, ne sont pas armées pour la concurrence : « Cinq cents personnes, réunies au meeting organisé par les syndicats corporatifs des détaillants en chaussures, artisans, cordonniers, tanneurs, négociants et fabricants du département du Loiret : considérant que la France est envahie par la firme tchécoslovaque Bat’a qui tente de monopoliser l’industrie et le commerce de la chaussure ; considérant que l’apparition de cette firme sur notre territoire constitue un danger qui menace directement l’existence de plus d’un demi-million de Français, industriels, commerçants, artisans et ouvriers ; considérant que notre pays ne peut pas être le dernier refuge d’un trust international, et le champ d’expériences tentaculaires ; demandent instamment au parlement le vote immédiat du projet de loi Le Poullen ; espèrent que les pouvoirs publics entendront ce cri de détresse et leur accorderont la protection qu’ils réclament ; et affirment, une fois de plus, leur volonté de vivre. » (5) En 1936, la loi Le Poullen, véritable loi « anti Bata » est adoptée, interdisant toute nouvelle création d’usines et de magasins de chaussures en France.
« Une véritable croisade anti-Bata s’organise en Europe de l’ouest. En France, le “comité contre le gigantisme” ou “comité anti Bata”, regroupe un grand nombre de PME. »
Le débat gagne les milieux organisateurs, tel l’ingénieur-conseil Hyacinthe Dubreuil qui voit dans le modèle Bata l’avenir de la Cité industrielle parfaite. (6) Certains décrivent le système comme une copie du stakhanovisme soviétique ; d’autres, comme une voie « heureuse » vers le fascisme : « Bata : la conscience d’entreprise au lieu de la conscience de classe. » (7) Le débat touche également les architectes (Le Corbusier travaille un temps avec Jan Bat’a) mais aussi les écrivains : ainsi, pour Paul Claudel, Bata est une formidable « coopérative », tandis que pour Jean Giono, Bata c’est la « modernité », c’est-à-dire tout à la fois « l’usine aliénante » et la « guerre » (8).
La guerre, 1939-1945. Elle place une bonne part des actifs européen du groupe sous le contrôle des nazis. Les dirigeants se réfugient d’abord en Angleterre, puis au Canada, à Toronto où ils installent définitivement le siège de leur firme, à partir duquel ils redéployent leurs activités. Rappelons aussi la guerre froide et le communisme qui, en Tchécoslovaquie, coupent Bata de ses racines, l’usine étant nationalisée. En 1989, Tomas Bata, fils du fondateur, profite de la « révolution de velours » pour revenir en Tchécoslovaquie et y réinvestir dans la production de chaussures. C’est sûr, depuis plus d’un siècle, « Bata regarde les hommes marcher »…
Florent Le Bot
Photographies reproduites avec l’autorisation de la Fondation Tomas Bata Zlin. Remerciements au directeur de la Fondation, Pavel Velev, et à l’archiviste Zdenek Pokluda.
À LIRE
Alain Gatti, Chausser les Hommes qui vont pieds nus. Bata-Hellocourt, 1931-2001. Enquête sur la mémoire industrielle et sociale, Éd. Serpenoise, Metz, 2004.
Florent Le Bot, La fabrique réactionnaire, Presses de Sciences po, Paris, 2007.
NOTES
(1) R. Philipp, Der unbekannte Diktator, Thomas Bat’a, Vienne et Berlin, 1928, p. 36.
(2) Extrait de la Chanson de Bataville composée par Mme Filaine, sur l’air de Marinella de Tino Rossi. Cf. A. Gatti, Chausser les Hommes qui vont pieds nus. Bata-Hellocourt, 1931-2001. Enquête sur la mémoire industrielle et sociale, Éd. Serpenoise, Metz, 2004.p. 109.
(3) D. Schneider, C. Mathieu, B. Clément (éd.), Les Schneider, Le Creusot. Une famille, une entreprise, une ville, 1836-1960, catalogue d’exposition, Paris, Fayard, RMN ; Le Creusot, Écomusée de la communauté Le Creusot-Montceau-les-Mines, 1995, p. 289.
(4) Cf. les travaux non publiés de Ian Petrie sur Batanagar.
(5) Le moniteur de la cordonnerie, 29 fév. 1936, p. 75-76.
(6) H. Dubreuil, L’exemple de Bat’a. La libération des initiatives individuelles dans une entreprise géante, Paris, 1936.
(7) Article d’un journal du parti populaire français de Jacques Doriot, Le Libérateur du Sud-ouest, 14 janvier 1937.
(8) P. Claudel, article du Figaro, 3 mars 1945. J. Giono, Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix, Paris, Grasset, 1938.








