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En 1948, Goulet-Turpin inaugure le premier magasin d’alimentation en libre-service, un “magasin sans vendeur” qui attire la curiosité des clients et des journalistes. Dix ans plus tard, il réitère la surprise en ouvrant le premier véritable “Super-Marché” français, d’une surface de 560 m2, soit l’équivalent de dix épiceries traditionnelles réunies sous le même toit. Dans L’Aventure des premiers supermarchés, publié aux éditions Linéaires, Frédéric Carluer-Lossouarn retrace les moments forts de cette révolution commerciale qui a “changé la vie des Français”.
Goulet-Turpin inaugure le premier magasin d’alimentation en libre-service le 6 juillet 1948, rue André Messager à Paris (XVIIIe), dans le quartier de Montmartre. C’est un OVNI commercial. La France se relève péniblement de la guerre. Le pays est encore sous le régime du rationnement (il n’est levé qu’en 1949). La veille de l’ouverture au public, une journée de présentation à la presse est organisée. La portée de l’événement dépasse la seule société Goulet-Turpin. Le président du Syndicat général des Maisons d’alimentation à succursales s’est fendu d’une lettre conviant les journalistes à faire le déplacement. “Vous n’êtes pas sans connaître cette méthode de vente largement utilisée maintenant aux États-Unis et dans quelques pays européens. L’an dernier déjà, au Salon de remballage, une présentation théorique du magasin “Libre Service” vous avait permis de prendre contact avec cette technique alors inédite en France.” En octobre 1947 effectivement, lors du premier Salon de remballage, la société La Cellophane, spécialiste des films d’emballage alimentaires, avait donné à son stand la forme d’un magasin en libre-service, en collaboration avec les services techniques de la centrale d’achats Paridoc. Depuis 1945, La Cellophane s’intéresse de près à cette question et rassemble une documentation sur les magasins “self-service” aux États-Unis. Ces informations sont communiquées à Paridoc et à ses adhérents. Les industriels ont donc poussé à la roue pour la création des premiers libres-services. Les plus grands journaux de l’époque ont envoyé un reporter rue André Messager : Le Monde, Libération, L’Aurore, Combat, Le Parisien libéré, Le Progrès de Lyon, etc. Le quotidien belge Le Soir et le magazine américain Chain Store Age ont dépêché un envoyé spécial.
“Les badauds sont intrigués par les affiches placardées sur les vitres : “Le premier magasin de Paris où l’on se sert soi-même.” “Innovation : un magasin sans vendeur”, va d’ailleurs titrer Libération.”
Les badauds se massent devant le magasin. Rouge vif, la façade attire l’oeil. Sa devanture modernisée et son enseigne épurée tranchent avec le classicisme des succursales traditionnelles (le local de la première épicerie libre-service existe toujours, facilement reconnaissable à sa façade carrelée rouge. Il n’abrite plus d’épicerie mais porte encore l’enseigne Goulet-Turpin). En 1948, la mention “libre-service” n’apparaît pas encore au fronton du magasin. Encore moins celle de “supérette”. Le nom viendra plus tard. Les badauds sont intrigués par les affiches placardées sur les vitres : “Le premier magasin de Paris où l’on se sert soi-même.” “Innovation : un magasin sans vendeur”, va d’ailleurs titrer Libération. Un peu… survendeur. Le gérant tient tout de même la boutique.
La transition avec les succursales classiques s’opère en douceur. La vitrine a été réduite à la portion congrue. Elle est située de part et d’autre de la porte d’entrée avec, en vedette, des bouteilles de champagne et de vins fins Goulet-Turpin. La façade principale (l’épicerie fait l’angle entre la rue André Messager et la rue Letort) est percée de larges ouvertures. La lumière inonde le magasin et permet aux passants de voir l’intérieur de la surface de vente. Les photos prises à l’époque montrent la foule massée sur le trottoir, observant comme au spectacle les premières clientes se servir dans les rayons. La vitrine désormais, c’est l’épicerie elle-même. L’ambiance sombre et poussiéreuse des succursales classiques a fait place à une clarté et une propreté cliniques. Dans certains magasins, les gérants, ou sans doute leurs épouses, placeront de grands vases de fleurs sur les gondoles pour égayer un peu la surface de vente. Tout le mobilier a été changé. Plus tard, les rayonnages en bois seront remplacés par des gondoles et des étagères métalliques composées d’éléments préfabriqués s’assemblant comme dans un jeu de construction. “Aménagés autrefois à partir d’installations de menuiserie avec rayonnages jusqu’au plafond, tiroirs, comptoirs, vitrines, coffrages, qui demandaient plusieurs semaines de travail, les magasins sont maintenant agencés en libre-service dans un délai d’une journée”, explique la revue interne de Goulet-Turpin.
Photos : © Coll. Goulet – Laurent Leroy








