HE MAGAZINE - #10 - Janvier 12

LISI, un concentré d’histoires d’entreprises francs-comtoises

Article publié dans le magazine Histoire d'entreprises
Rubrique : Saga

L’histoire de LISI, c’est un peu un croisement – ou un concentré – de l’histoire industrielle du Nord de la Franche-Comté. Créée en 1899 par les familles Kohler et Dubail, l’entreprise s’est unie dans les années 60 avec deux grandes dynasties familiales de la région, Japy et Viellard-Migeon et Cie, pour former un groupe aujourd’hui leader européen dans les systèmes de fixation pour l’automobile et l’aéronautique. Avec plus de 8000 personnes dans le monde et près de 200 ans d’histoire, LISI est à la fois tout près de ses racines et très en phase avec son temps…

Couverture d’un catalogue de la SID dans les années 1950 - © Groupe LISIPour raconter l’histoire de LISI, on pourrait commencer en 1899, lorsque Jules Dubail fonde la Société Industrielle de Delle, dans laquelle va entrer son gendre, Joseph Kohler. On pourrait aussi commencer plus d’un siècle plus tôt, en 1777, lorsque Frédéric Japy s’installe à Beaucourt pour lancer sa manufacture d’horlogerie. Ou en 1796 lorsque démarre la manufacture Migeon & Domine, qui deviendra la société Viellard-Migeon et Cie (VMC). Ou en 1968 lorsque ces trois entreprises fusionnent sous la houlette de la SID pour constituer la société GFD, premier fabricant français de visserie et boulonnerie…

JAPY ET VIELLARD-MIGEON ENTRENT EN SCÈNE

On commencera donc, dans l’ordre chronologique, par évoquer Frédéric Japy. Celui-ci est, à l’orée du XIXe siècle, un véritable capitaine d’industrie, « figure de proue de l’industrialisation du Nord de la Franche-Comté » selon les mots de l’historien Pierre Lamard. Parti en apprentissage au Locle, cœur de la région horlogère en Suisse, il en a ramené le brevet de machines-outils très ingénieuses (emporte-pièces à piston, machines à fendre les têtes de vis…), qui vont lui permettre de produire en série, donc d’employer une main d’œuvre moins qualifiée, donc d’abaisser les coûts de production. Résultat : en quelques années, Japy domine le marché français – mais aussi suisse – des ébauches de montres (1). Ses enfants – qui créent Japy-Frères – continuent dans la même veine (machines-outils, production en série) mais diversifient les fabrications en procédant à des transferts de technologie : de la microvisserie pour montre, ils passent à la grosse visserie ; des petits boitiers de montres, à l’emboutissage des casseroles… Très rapidement, l’entreprise tisse un réseau commercial qui s’étend dans le monde entier.
C’est en 1807 que Japy se rapproche pour la première fois de la société Migeon & Domine (qui deviendra plus tard Viellard-Migeon et Cie), manufacture spécialisée dans le travail du métal depuis 1796. Le blocus continental mis en place par Napoléon un an plus tôt empêche la vis anglaise – seule vis de qualité ! – d’arriver en France (2). Japy profite de l’occasion pour se lancer dans la fabrication de ces produits et, afin d’obtenir de la matière première, se tourne vers Migeon : il lui vend le brevet d’une machine à étirer le fil qu’il a mise au point, et s’engage en retour à se fournir exclusivement auprès de lui. Une sorte d’intégration verticale de l’activité avant l’heure ! L’accord est cependant rompu dans les années 1820 : dès 1822, Japy se fournit ailleurs tandis que Migeon & Domine se lance à son tour dans la visserie, devenant de facto un concurrent direct de son ancien client.

LE COMPTOIR DES QUINCAILLERIES RÉUNIES DE L’EST

La lutte acharnée entre les deux entreprises s’estompe au milieu du siècle. En 1866, Japy-Frères et Viellard-Migeon et Cie (3) (VMC) s’associent avec quatre autres sociétés industrielles de la région (dont l’allemand Karcher, installé en Moselle), pour fonder le Comptoir des Quincailleries Réunies de l’Est (4).

« Gestion centralisée des stocks, des commandes et des expéditions, emploi de voyageurs communs, tout est mis en place pour faire de du Comptoir des Quincailleries un puissant outil commercial. »

Par cette association, « les fabricants désirent mettre un terme aux fâcheuses conséquences de la concurrence qu’ils ont pu se faire jusqu’à ce jour dans la vente de leur produit… » (5). Gestion centralisée des stocks, des commandes et des expéditions, emploi de voyageurs communs, tout est mis en place pour faire de cette association un puissant outil commercial. Les associés – dominés par les deux « gros », Japy et VMC – se répartissent les commandes par spécialités. C’est un succès. Au début du XXe siècle, les produits du Comptoir sont présents dans le monde entier, au Mexique, en Extrême-Orient, en Afrique australe… Les tensions deviennent cependant fréquentes à partir des années 20 et le Comptoir est dissout en 1936, après 68 ans d’association fructueuse (6).
Articles de boulonnerie vendus par le Comptoir des Quincailleries Réunies de l’Est au milieu du XIXè siècle - © Groupe LISIAprès cette dissolution, les destinées des deux entreprises divergent. Parallèlement à la visserie, VMC se lance dans une activité connexe, mais directement dérivée du fil d’acier : la fabrication d’hameçons. En 1910, elle rachète la marque « le poisson professeur », dont l’outillage et le matériel proviennent d’une usine anglaise, située à Redditch, le foyer historique de la fabrication d’articles de pêche au Royaume-Uni (7). Pour mettre en marche l’installation et former le personnel, Viellard fait venir en France une dizaine d’ouvriers anglais rompus aux techniques bien particulières de la fabrication du hameçon… Pendant quelques décennies, les résultats restent peu concluants (8). En 1971, Christophe Viellard (9) est nommé à la tête de VMC Pêche pour sortir l’entreprise de ses difficultés financières. Il développe alors l’entreprise sur deux fronts : commercial, en concentrant les efforts sur les ventes à l’international et industriel, en accélérant l’automatisation des machines (10). Les résultats seront à la hauteur des efforts consentis puisqu’en 2000, VMC fusionne avec Rapala, fabricant finlandais de leurres (11), devenant bientôt leader mondial de la fabrication d’hameçons triples.
Pas de suite aussi heureuse pour Japy : le groupe commence à décliner après la Première Guerre mondiale, avant de péricliter dans les années 30, victime notamment d’un manque d’arbitrage de la part de la direction – difficile d’être concurrentiel sur des domaines aussi différents que les caisses enregistreuses, les machines agricoles, l’horlogerie ou les casseroles… La banque Worms, qui a racheté le capital, revend une à une les activités à la fin des années 50. Et notamment l’usine de l’Isle-sur-le-Doubs, spécialisée dans la visserie et la boulonnerie « standard » (12). C’est là qu’entre en scène le troisième acteur de l’histoire : la famille Kohler, qui dirige la Société Industrielle de Delle (SID).

LA SID ENTRE EN SCÈNE

C’est en 1899 qu’a été fondée la Société Industrielle de Delle (13), qui a pour objet « la fabrication et le commerce des fourneaux à gaz d’essence minérale et de tous autres articles de constructions mécaniques que cette société jugerait à propos de construire ». Jules Dubail, son fondateur, s’allie avec son gendre, Joseph Kohler, qu’il nomme premier commissaire aux comptes puis secrétaire général. La production de fourneaux à gaz ne dure pas bien longtemps et dès les années 10, l’entreprise s’essaie à d’autres produits dont les épingles de sûreté et les tendeurs d’avion pour la Défense Nationale durant la Première Guerre mondiale. En 1920, elle se lance finalement dans la vis standard forgée (et non décolletée, comme cela se faisait alors), une production qui va faire son succès. « Nous utilisons et étirons nous-mêmes un acier doux Martin, de première qualité, de résistance absolument comparable aux bons aciers de décolletage et généralement moins cassant », peut-on lire dans le livret publié en 1949 à l’occasion du cinquantenaire de l’entreprise. La SID compte alors plus de 12000 clients, à qui elle vend en direct partout en France, à travers les nombreux dépôts qu’elle a mis en place.

Ateliers de la SID en 1949 - © Groupe LISIAprès la mort de Jules Dubail en 1940, c’est René Kohler, son petit-fils, qui prend sa succession, rejoint par son fils Jean dans les années 1950. Assistant au démantèlement de Japy, les deux hommes décident d’agir, pour éviter qu’un concurrent ne vienne s’installer à leur porte. Ils s’aperçoivent cependant qu’ils ne peuvent racheter seuls l’usine de l’Isle-sur-le Doubs. Tant pis, ou peut-être tant mieux : Jean Kohler a conscience qu’il faut se fédérer pour pouvoir affronter la concurrence nationale et européenne – on est en 1958, l’année qui précède l’ouverture du Marché commun. Ils font alors entrer dans le capital, à titre d’actionnaires minoritaires, d’autres industriels de la région : Georges Bohly, jeune dirigeant de Bohly Frères, entreprise spécialisée dans la production de boulons décolletés et les culots de bougies, et VMC, dont la branche visserie-boulonnerie bat un peu de l’aile. Mettant leurs forces en commun, tous trois prennent le contrôle de Japy, avec pour objectif « de soutenir plus efficacement nos intérêts par des spécialisations de fabrications, (…) et obtenir par groupage de meilleures conditions d’achat de matières premières ». Un discours qui n’est pas sans rappeler celui inaugurant, près d’un siècle plus tôt, la fondation du Comptoir des Quincailleries…

DE LA SID À GFD

En 1964, Georges Bohly et Jean Kohler, les deux « jeunes » du trio, décident de pousser plus avant leur association et créent SIDEBO, fusion de SID et de Boulon-Bohly, afin d’accentuer la spécialisation des fabrications. Ils créent également une holding, la CID (Compagnie industrielle de Delle), dans laquelle se retrouvent les actifs de leurs deux familles, et qui devient l’actionnaire majoritaire de SIDEBO et de l’ex-usine Japy. Vu les résultats prometteurs obtenus, les partenaires étudient la possibilité d’un regroupement plus large. Les négociations vont bon train et dès 1968 est créée GFD (Générale de Forgeage et de Décolletage), par fusion de quatre sociétés : les trois associés d’origine (SIDEBO, la branche visserie de VMC, celle de Japy), ainsi qu’un nouveau venu, Martouret, qui détient à l’époque 10% du marché français de la boulonnerie forgée. Très rapidement, GFD s’affirme comme le leader français de la visserie dans le secteur de la distribution et dans le secteur de la vis pour automobile.
En 1978, GFD opère une diversification importante en acquérant Blanc-Aéro Industrie, un des plus importants fabricants français spécialisé dans les fixations aéronautiques et spatiales. Cette entreprise a un parcours assez similaire à celui de GFD puisqu’elle a racheté en quelques années plusieurs petites sociétés de visserie dans le domaine aéronautique. Après avoir « digéré » ce rachat conséquent, GFD – devenue GFI (Générale Financière et Industrielle) – revient dans les années 90 vers l’automobile, afin d’y consolider ses positions. À cette époque, les constructeurs font pression sur leurs fournisseurs pour qu’ils se concentrent.

« En fournissant des géants comme Alstom ou PSA, nous avons été obligés d’aller de l’avant. Et comme nous ne voulons pas dépendre d’eux à 100 %, nous nous sommes ouverts à l’international. »

En quelques années, le groupe rachète donc coup sur coup plusieurs entreprises concurrentes, en France et à l’étranger (14). Pour Gilles Kohler, l’actuel président de l’entreprise, ce dynamisme est assez fréquent chez les PME de l’aire urbaine de Belfort-Montbéliard (15) : « Nous sommes assez proches du Mittelstand allemand (16). En fournissant des géants comme General Electric, Alstom ou PSA, nous avons été obligés d’aller de l’avant. Et comme nous ne voulons pas dépendre d’eux à 100 %, nous nous sommes ouverts à l’international.»

LISI, LE LIEN COMME LIGNE DIRECTRICE

En 2000, l’entreprise opère un glissement significatif en rachetant trois entreprises qui fabriquent non pas des vis mais des clips (en plastique ou en métal) pour l’automobile. De la vis au clip, on reste dans le domaine de la fixation, même si le métier n’est pas le même. Pour marquer ce changement, l’entreprise prend en 2002 le nom de LISI : « Link Solutions for Industry ». Link, c’est aussi la définition de l’activité de LISI MEDICAL, la dernière diversification du groupe, opérée là encore par glissement ou transfert de technologie. Entre 2007 et 2010, LISI a ainsi acquis quatre entreprises qui fabriquent des implants ou des systèmes de fixation (vis, broches) utilisés dans la chirurgie reconstructive, dont une usine aux États-Unis. Aujourd’hui, le médical représente 10 % du chiffre d’affaires du groupe, le reste étant partagé à parts égales entre l’aéronautique et l’automobile (17). Bien que proches par les fabrications, les trois secteurs sont très différents. « L’automobile est une industrie extrêmement capitalistique, analyse Gilles Kohler. Pour un euro de chiffre d’affaires, il faut un euro d’investissement. » Concrètement, il s’agit de produire beaucoup : deux millions de pièces sortent chaque jour de l’usine de Delle, et chaque millier est facturé autour de 35 euros. Dans l’aéronautique, rien de comparable : chaque pièce est facturée entre 1 et 5000 euros… En outre, alors que le catalogue de l’automobile propose quelques centaines de références, celui de l’aéronautique en possède plusieurs dizaines de milliers (18) !

Aujourd’hui, LISI est toujours dirigé par les familles « fondatrices » Kohler et Viellard à travers la CID (19)– que Georges Bohly a quitté en 1993 après avoir pris sa retraite. Gilles Kohler est président du groupe, tandis qu’Emmanuel Viellard en est le vice-président. LISI compte plus de 8 000 personnes dont un millier travaille toujours en Franche-Comté. Un point essentiel pour Gilles Kohler : « LISI est très attaché à son territoire, berceau de son histoire. » En témoigne la réhabilitation de bâtiments « historiques » à Grandvillars, datant du XIXe siècle, qui abriteront prochainement le siège de la division automobile de LISI et le département de la R&D ; une opération menée conjointement par le groupe et la communauté de communes : le patrimoine industriel, ici, reste vivace et vivant…

Claire Moyrand
Photos : © Groupe LISI

NOTES
(1) Effaré par un tel succès, des ouvriers horlogers en chambre vont même lancer une pétition demandant la destruction de ses « machines infernales » !
(2) Le blocus continental est mis en place par Napoléon en novembre 1806 pour tenter de ruiner le Royaume-Uni en l’empêchant d’écouler ses marchandises en Europe.
(3) La société a pris le nom de Migeon & Viellard en 1844, après le mariage de Laure Migeon et de Juvénal Viellard, descendant d’une famille de maîtres de forges, en 1835. Elle deviendra ensuite Viellard-Migeon et Cie.
(4) Japy détient les deux tiers du capital.
(5) Initialement créée pour vingt ans, elle a été renouvelée plusieurs fois par la suite.
(6) Pour tout cet épisode, et plus largement sur l’histoire de VMC, voir l’ouvrage de Pierre Lamard, De la forge à la société holding, Villard-Migeon et Cie.
(7) Le Royaume-Uni est alors un des pays producteurs les plus importants avec le Japon.
(8) Une nouvelle usine est pourtant construite à Morvillars en 1938. Elle existe toujours et continue de produire des hameçons 90.
(9) Aujourd’hui, Christophe Viellard est président de l’association des Hénokiens et représentant de VMC au conseil d’administration de LISI.
(10) La première machine automatisée pour le hameçon triple (en forme de trident) est mise en route en 1974. Avec succès puisque la production journalière passe de 5 000 à 60 000 pièces !
(11) La famille Viellard en deviendra l’actionnaire majoritaire cinq ans plus tard.
(12) Par opposition à la visserie pour l’automobile ou les industriels, secteur dans lequel s’est spécialisée la SID.
(13) Delle est le chef-lieu de canton du Territoire de Belfort.
(14) Cette croissance externe continue aujourd’hui : « nous rachetons une société par an depuis 1995 et nous cédons une société ou l’activité d’une société tous les deux ou trois ans », indique Gilles Kohler.
(15) Il s’agit d’un périmètre administratif regroupant près de 200 communes dont les plus importantes sont Belfort, Montbéliard, Héricourt et Delle, installées sur trois départements différents : le Territoire de Belfort, la Haute-Saône et le Doubs. Ce bassin d’activité rassemble un peu plus de 300000 habitants et concentre 40% de la production industrielle de la région Franche-Comté.
(16) En Allemagne, le Mittelstand regroupe près de 5000 entreprises de taille moyenne, indépendantes et souvent familiales. Très dynamiques, celles-ci réalisent 40 % des exportations du pays !
(17) Avec un chiffre d’affaires global d’environ 900 M€ en 2011, LISI est le n°3 mondial et le n°1 européen dans le domaine des fixations, tous segments confondus.
(18) On parle là des références « vivantes ». En tout, LISI AEROSPACE possède un portefeuille de plus de 90000 références !
(19) Précisément, l’actionnariat de LISI se partage entre la CID (55 %), VMC (7 %), quelques actionnaires minoritaires (dont Peugeot, 5 %, entré au moment du rachat de Blanc-Aéro Industrie par GFD) ; 30 % du capital est en bourse. Quant à la CID, elle est composée à 40 % de la famille Kohler, à 30 % de la famille Viellard, à 25 % de la famille Peugeot, et à 5 % de petits actionnaires.

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  • Article paru dans Histoire d'entreprises - #10 - Janvier 12
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