HE MAGAZINE - #6 - Décembre 08

Madame Clicquot, le roman

Article publié dans le magazine Histoire d'entreprises
Rubrique : Bonnes feuilles

[Extrait]

Rédigé à l’occasion du bicentenaire de l’arrivée de Madame Clicquot à la tête de la maison Veuve Clicquot Ponsardin, en 2005, ce petit « roman » retrace avec finesse et humour les grandes étapes de la vie de « Barbe Nicole », femme d’affaires – et de coeur – exceptionnelle, qui réussit, par sa force de caractère, sa ténacité et son audace, à transformer le négoce de sa belle-famille en une grande Maison de champagne…

Plus vite ! Plus vite ! Barbe Nicole mène sa calèche à grandes guides, mais les chevaux peinent à gravir le chemin de craie, et la jeune femme s’impatiente. Elle a rendez-vous avec une comète ! Quelques érudits rémois lui ont signalé comme une curiosité la présence dans le ciel de ce « phénomène astronomique », mais selon les vignerons, cette drôle d’étoile pourrait bien influencer la vigne, parole de cossiers ! Pour rien au monde, Barbe Nicole qui, depuis plus de cinq ans, déploie toute son énergie à influencer, non pas la vigne, mais sa production, ne manquerait le spectacle ! Et c’est près de Bouzy, dans le domaine des Grands Noirs, qu’elle a choisi de se rendre pour le contempler.

“Elle dirige maintenant seule sa Maison de négoce et veut la développer selon ses principes dont l’essentiel a les accents d’une devise : Une seule qualité, la toute première.”

“Rendez-vous au sommet !” a-t-elle lancé en plaisantant. Cela fait bien longtemps qu’elle ne s’est pas entendue rire ainsi… Que de difficultés depuis sa décision de reprendre les affaires ! L’Europe est exsangue, ruinée par des années de guerre. Le blocus continental décrété pour abattre l’Angleterre a rendu presque impossible toute expédition par bateau vers les ports d’Europe du Nord. En représailles, les Anglais bloquent la navigation, et il faut prendre le risque de perdre des cargaisons pour satisfaire les clients qui ne cessent de réclamer son vin. Mais Barbe Nicole est ainsi faite que l’adversité la stimule. Son association avec Fourneaux lui a apporté les connaissances pratiques dont elle avait besoin pour compléter les intuitions acquises auprès de son mari. Au terme des cinq années prévues par leur accord, elle a suffisamment appris, elle s’est sentie assez sûre d’elle pour mettre fin à leur collaboration. Elle dirige maintenant seule sa Maison de négoce et veut la développer selon ses principes dont l’essentiel a les accents d’une devise : « Une seule qualité, la toute première. »

(…) Elle rejoint le chef vigneron qui l’accompagne, un homme auquel elle confie la parcelle en contrebas, le « clos collin ». Ensemble, ils font quelques pas entre les échalas. Un sécateur à la main, elle coupe machinalement des ramifications gourmandes. Elle observe de près la fleur, l’état des feuilles. Il répond à toutes ses questions avec déférence. Le dernier orage a épargné la parcelle. La fleur est belle et prometteuse… La comète ?
- Grand Dieu ! Attendons la vendange ! réplique le vigneron.

Ils regagnent la calèche. Avec une petite brosse ronde, Barbe Nicole époussette le bas de sa robe salie par la terre humide, puis elle ouvre l’écritoire de campagne dont elle ne se sépare jamais. Une liasse de courrier est rangée à l’intérieur du tiroir, Songeuse, elle relit la dernière lettre que lui a envoyée Louis Bohne, de repos quelques jours chez lui, à Heilbronn. « Chère Madame, je commence moi-même à croire maintenant que des deux côtés on s’arme de longues mains pour une guerre. Sur toute la ligne du Rhin on voit des mouvements clandestins qui semblent viser à ce but. D’un autre côté, les Russes viennent d’évacuer en toute hâte la Valachie alors que rien au monde ne les forçait. Les Polonais n’ont pas discontinué d’armer ; les Autrichiens rassemblent des armées dans le Banat ; la Suède enrôle à force et les Turcs ne veulent faire la paix à aucun prix. On augmente les corps de troupe le long de la Baltique, du côté de la France, et l’empereur Napoléon, dans son discours au Corps législatif, n’a pas touché le Nord avec une syllabe ; au contraire il a dit qu’il se flattait de pouvoir maintenir la paix sur le continent. » Le fidèle voyageur va bientôt repartir sillonner l’Europe. Barbe Nicole déploie une feuille blanche et commence à rédiger sa réponse.

« Je mets actuellement mon entier espoir en vous, en votre zèle et en votre activité, bien persuadée que si vous ne pouvez pas réussir, personne ne le pourra. (…) Je désire que vous soyez assez heureux pour obtenir la confiance et les ordres des Princes des pays que vous allez parcourir. (…) Enfin, je m’en rapporte entièrement à vos bons soins. Ne doutant que vous ne vous mettiez en route à la fin de ce mois, je vous souhaite un bon voyage et une bonne santé. » Barbe Nicole entretient une correspondance assidue avec ses voyageurs de commerce. Elle les soutient, les encourage, les félicite. Écrire est sa manière de diriger les marchés de ses vins, ce monde à la fois lointain, inconnu et familier. Mais le jour baisse, elle referme son écritoire.

Photos: © Archives Veuve Clicquot

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