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Quand on entre dans la boutique de Mellerio dits Meller, au 9 rue de la Paix, on peut être surpris du calme qui y règne. Rien d’étonnant à cela : le luxe et la sérénité sont des qualités de famille que les Mellerio se transmettent depuis quatre siècles… Cette maison spécialisée dans la joaillerie et l’orfèvrerie existe depuis quatorze générations ! Aujourd’hui l’un des plus anciens joailliers du monde, Mellerio est également l’une des plus anciennes sociétés familiales françaises.
Aussi extraordinaire que cela puisse paraître, la création de Mellerio dits Meller remonte au début du XVIe siècle, au moment où François Ier met fin à ses campagnes militaires en Italie. Profitant du calme revenu, les ramoneurs, banquiers et marchands transalpins reprennent leurs activités de commerce avec la France. La famille Mellerio, originaire du petit village de Craveggia en Italie du Nord, suit le mouvement. Travaillant à la manière des colporteurs, elle va de cour en cour, de châteaux en châteaux, proposer des bijoux, des breloques, des pierres.
LA LÉGENDE
Jusque-là, rien d’exceptionnel, et son histoire se fond avec celle des colonies lombardes qui sillonnent les chemins d’Italie et de France. Ce n’est qu’un siècle plus tard que la légende commence, précisément en 1613. Cette année-là, un petit ramoneur natif du village de Villette, voisin de Craveggia, surprend, en descendant l’un des conduits de cheminée du Palais Royal, une conversation qu’il n’aurait pas dû entendre… Comprenant qu’il s’agit de conjurés complotant l’assassinat du jeune roi Louis XIII, il remonte aussi sec la cheminée et se rend chez son patron, un dénommé Pido, “consul” de Villette. Celui-ci réunit dans l’urgence les Lombards de Paris, parmi lesquels se trouve un certain Jean-Marie Mellerio, “consul” de Craveggia. Les deux hommes se connaissent : ils sont tous deux les “chefs” de la communauté lombarde de Paris. Prenant leurs responsabilités très au sérieux, ils décident donc d’aller trouver sans plus attendre Marie de Médicis pour lui faire part de leurs soupçons. Celle-ci lance aussitôt des recherches, et le lendemain, les conjurés sont arrêtés.
Lorsque la Reine demande aux Lombards ce qu’elle peut faire pour les remercier de leur aide, leur réponse est simple : bénéficier de la protection royale pour exercer leur métier sans être inquiétés par la concurrence. Le privilège royal, signé de la main de la Reine et enregistré par le Parlement, accorde ainsi aux Mellerio de pouvoir “vendre, débiter et colporter dans notre royaume des bouquets de cristal taillé, et toutes sortes de quincailleries et menues marchandises mêlées”.
DIPLOMATIE SECRÈTE
Le privilège royal est confirmé pendant deux cents ans, d’abord par Louis XIII, puis par Louis XIV, Louis XV, enfin par le régent, “pour services rendus depuis des temps immémoriaux…”. Le fait est suffisamment exceptionnel pour être mentionné, d’autant qu’aucune recherche historique sérieuse n’a pu prouver l’existence d’un complot de conjurés mis à jour par des Lombards. Si ce n’est un petit ramoneur, qu’est-ce qui a pu mener les Rois de France à entériner l’un après l’autre le privilège acquis par les Italiens ? À vrai dire, la vérité n’est pas si romanesque et tire des fils plus diplomatiques qu’héroïques… Elle a été mise au jour très récemment par Émilie Mellerio, une des “représentantes” de la quinzième génération, qui a mené sur le sujet des recherches historiques poussées. D’après ses conclusions, tout repose en fait sur la situation géographique – on dirait aujourd’hui “géo-stratégique” – des villages de Craveggia et de ses voisins, Malesco et Villette. Installés aux abords du Lac Majeur, dans la “Valle Vigezzo” (val de Vigezzo), ces villages intéressent la Royauté française pour une raison très simple : l’accès à l’Italie. Vigezzo est une des rares vallées qui permet de descendre sans encombre vers la plaine de Milan. En passant un accord avec les familles qui “tiennent” le haut de cette vallée, la Royauté, via sa diplomatie secrète, se garantit un passage qui permettra aux armées françaises, le jour venu, de traverser la frontière en toute tranquillité. Des accords militaires similaires sont passés à la même époque avec les vallées stratégiques qui relient l’Italie à ses voisins, notamment la vallée de la Valtoline (aux frontières de l’Autriche). Les textes de ces accords ressemblent presque mot pour mot au privilège royal acquis par les Mellerio.
“Avec l’obtention de ce privilège royal, les Mellerio vont définitivement se spécialiser dans la joaillerie, et devenir fournisseurs de la haute société.”
JOAILLIERS DE LUXE
Avec l’obtention de ce privilège, les Mellerio vont définitivement se spécialiser dans la joaillerie, et devenir fournisseurs de la haute société. Lorsqu’il leur arrivera d’être accusés de concurrence déloyale et attaqués en justice, ils feront valoir la protection de la reine. Et gagneront tous leurs procès… Au milieu du XVIIIe siècle, les Mellerio ouvrent une boutique : rue Vivienne, près de la rue des Lombards. Ils se spécialisent alors dans les produits de luxe : objets d’orfèvrerie, bagues, bijoux, boîtes précieuses en écaille ou en or, tabatières, bonbonnières, boucles de chaussures… Leur réputation s’étend bien au-delà de la capitale – dans toute la France et jusqu’en Angleterre – et sous le règne de Louis XVI, Jean-Baptiste Mellerio devient un des joailliers de la reine Marie-Antoinette.
Claire Moyrand
Photos : © Véronique Védrenne








