HE MAGAZINE - #2 - Mars 07

Michel Rocard décrypte Jean Jaurès

Article publié dans le magazine Histoire d'entreprises
Rubrique : Grand Témoin

[Extrait]

En marge du socialisme “à la française”, Michel Rocard incarne depuis plus de trente ans la “deuxième gauche” sur la scène politique française, et désormais européenne (il est député européen depuis 1994). Il a accepté de décrypter pour nous le texte de Jaurès curieusement intitulé “Les misères du patronat”. La place de l’entreprise dans nos sociétés, “l’art de produire et de redistribuer”, le dialogue social : à un siècle de distance, autant de réflexions qui poursuivent et enrichissent celles de Jaurès.

Dans ce texte, on découvre un Jaurès certes déjà socialiste et qui ne ménage pas ses critiques du système capitaliste mais qui n’hésite pas à prendre, avec l’éloquence qu’on lui connaît, la défense des chefs d’entreprise…

Ce Jaurès est effectivement peu et pas assez connu. Pour le comprendre, il faut se souvenir qu’il est le grand vaincu politique de 1905. Au moment où se forme le Parti socialiste Français, c’est la dominante marxiste, sectaire et dogmatique de Jules Guesde qui l’emporte. Jaurès accepte cette défaite intellectuelle parce qu’il est convaincu qu’il faut rassembler les socialistes et surtout persuadé que cette ligne dogmatique sera rectifiée par la sagesse militante une fois l’unité faite. En définitive, comme on le sait, l’histoire sera différente et le socialisme français ne s’en est jamais remis. Nous ne sommes toujours pas, plus d’un siècle après, un véritable parti social-démocrate, c’est-à-dire intégrant la fonction de produire.

Jaurès semble même révoquer la lutte des classes !

N’exagérons rien et surtout méfions-nous de ce que l’on fait dire à la lutte des classes. Les conflits sociaux remplissent l’histoire de l’humanité, ça continue, Jaurès le savait bien et il n’était pas le dernier à prendre la défense de la classe ouvrière. Mais l’expression “lutte des classes” a fini par devenir un instrument d’identification et de règlement de compte, une raison de vaincre l’autre plutôt que de négocier avec lui. C’est ce que Jaurès rejette.

“Le point de rupture, c’est le moment où la majorité de la propriété va entre des mains qui ne souhaitent avoir un rapport qu’exclusivement capitaliste avec l’entreprise.”

Jaurès défend les entrepreneurs et notamment les petites et moyennes entreprises patrimoniales contre les grandes structures anonymes, c’est un débat qui reste d’actualité ?

Je conviens que les entreprises qui sont propriétés de leurs seuls patrons sont une catégorie distincte qui en général a des réflexes de management homogène. Mais je n’en ferais pas la définition d’une opposition systématique. J’ai cultivé ma vie durant beaucoup d’amitié avec Antoine Riboud. Il possédait 1,5 % du capital de BSN et portait à l’entreprise qu’il avait créée la même fidélité, la même fierté, le même amour qu’un patron propriétaire. Je dirais la même chose de François Michelin ou encore de Christian Blanc avec Air France. La grande différence est que ces hommes avaient de l’entreprise une vision pleine dans laquelle le patrimoine technique, l’histoire, les brevets et licences, et surtout les hommes et les femmes constituent un ensemble qu’on ne doit pas casser par petits morceaux. Le point de rupture, c’est le moment où la majorité de la propriété va entre des mains qui ne souhaitent avoir un rapport qu’exclusivement capitaliste avec l’entreprise et non plus ce rapport de filiation intellectuelle et de fierté technique et humaine. Nous vivons une phase dangereuse du capitalisme dans lequel ce type de comportement est devenu dominant. Je crois que c’est ce que redoutait et dénonçait Jaurès. Il parlait pour l’ensemble des chefs d’entreprises fidèles à leur entreprise.

Jaurès se révèle un fin connaisseur du monde patronal, on a le sentiment qu’il sait de quoi il parle…

Jaurès est très proche des entreprises tout d’abord parce que c’est un rural, il vient d’Albi, et comme c’est un professeur respecté, il est en contact avec les entreprises du coin. Ouvriers comme patrons, il connaît tout le monde. Et il sent très bien que le développement de ce terroir déjà handicapé passera par le développement des entreprises. D’ailleurs, un des grands faits de sa vie aura été de sauver la verrerie d’Albi. Au moment de la faillite, la CGT prônera la nationalisation, ce qui aurait conduit naturellement à une catastrophe, et lui défend l’idée d’une coopérative qu’il parviendra à monter avec succès par le biais d’une souscription nationale. En cela il montre qu’il est social-démocrate, sûrement pas léniniste et au fond pas totalement marxiste. Enfin, il faut souligner également que c’était une cervelle absolument encyclopédique, il connaissait tout des sciences humaines de son temps. Contrairement à de nombreux marxistes, lui avait lu Marx dans son intégralité, d’où les distances qu’il n’hésitait pas à prendre.

Photos : © Véronique Védrenne

> Lire ou relire l’article « Les misères du patronat » de Jean Jaurès

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