HE MAGAZINE - #1 - Septembre 06

Passion rouge

Article publié dans le magazine Histoire d'entreprises
Rubrique : Bonnes feuilles

[Extrait]

Qui n’a pas déjà croisé un véhicule rouge frappé du logo « Norbert Dentressangle » ?
Six camions en 1979, 4 500 véhicules, 5 700 remorques et 2 100 000 m2 de surface d’entreposage aujourd’hui… Dans Passion Rouge, édité en 2004 au Cherche-Midi, l’entrepreneur drômois livre les clés d’une croissance spectaculaire et d’une étonnante réussite au sein du secteur ingrat et peu considéré du transport routier.

Les Transports Georges Dentressangle étaient une entreprise artisanale, dont les locaux ne faisaient qu’un avec la maison familiale. Aujourd’hui encore, je me revois passant des heures à observer, sans jamais me lasser, le va-et-vient des camions, la vie de l’entreprise. Je me rappelle encore le geste précis du mécanicien en train de roder les soupapes et les segments de piston, ou de rechemiser les moteurs. Je me souviens des nombreux kilomètres parcourus avec mon père, que j’accompagnais dans nombre de ses trajets. Je guettais aussi les visites des clients, j’entendais les discussions de mes parents avec leurs conducteurs, leurs fournisseurs et leurs banquiers, ces dernières souvent orageuses. L’un d’entre eux arrivait au volant de son Alfa Romeo décapotable pour harceler mes parents et récupérer les traites pour les mettre à l’escompte…

“À dix ans à peine, j’ai acquis une maturité face au monde de l’entreprise sans doute inhabituelle pour un enfant de mon âge. Mon destin apparaît tracé : un jour, je prendrai la direction des Transports Dentressangle.”

Je suis curieux de tout et mes parents me font volontiers partager leurs moments d’enthousiasme ou de déprime. À dix ans à peine, j’ai acquis une maturité face au monde de l’entreprise et du transport sans doute inhabituelle pour un enfant de mon âge. Sans même m’en rendre compte, je me suis imprégné d’une foule de connaissances et de comportements qui me serviront plus tard de référence… quitte à m’en démarquer. Mon destin apparaît tracé : un jour, je prendrai à mon tour la direction des Transports Dentressangle.

Les cinq ou six camions de l’entreprise Georges Dentressangle font partie de la multitude des transporteurs familiaux qui sillonnent la région. Le coke de houille étant d’assez faible densité, mon père a innové à sa manière en achetant des bennes d’une capacité volumétrique plus importante, ce qui lui vaut quelques déboires. Ainsi, quand il passe sous les ponts de chemin de fer en allant vers Port-Saint-Louis-du-Rhône, il abandonne du coke de pétrole dans les structures métalliques ; lors du passage d’un train, celui-ci tombe sur les voitures au-dessous !
L’éloignement relatif de Vocance par rapport à la vallée du Rhône pénalise la petite entreprise. Mes parents, ma mère en particulier, nourrissent des rêves de promotion, d’ascension sociale, de développement. Tous deux comprennent qu’il faut chercher un emplacement plus favorable. Ils s’en ouvrent à leur entourage et à leur fournisseur de véhicules, Noël Faure. Ce dernier est installé à Saint-Vallier, une petite cité des bords du Rhône que traverse l’axe royal Paris-Lyon-Méditerranée, avec le chemin de fer et la grande nationale 7. À cette époque, évidemment, l’autoroute n’existe pas.

En 1964, il leur fait une proposition : – “Un terrain mitoyen du mien se trouve disponible. C’est un emplacement idéal, au bord de la nationale. Comptez sur moi, je vais tout mettre en oeuvre pour faciliter votre installation. Nos deux affaires seront proches et pourront se développer ensemble…”

Quitter l’Ardèche n’est pas facile et mes parents en discutent longuement. Cela signifie abandonner nos attaches familiales, nos amis, laisser la belle maison que nous habitons à Vocance avec nos grands-parents tout à côté. C’est partir d’un bourg où tout le monde nous connaît depuis des générations pour traverser le Rhône, s’installer dans la Drôme, un autre pays, géographiquement proche de l’Ardèche, mais différent, plus cosmopolite, avec une forte tradition de transit et de déplacement, avec la présence d’un monde ouvrier dans la céramique, la papeterie, le textile.
Cet arrachement, la décision courageuse qu’il implique de la part de mes parents vont marquer toute la famille. Le pas est franchi en 1966. Nous emménageons au 33, avenue du Québec, Saint-Vallier, à la sortie nord de la ville. Mes parents décident d’investir la quasi-totalité de leurs moyens dans les outils de travail : des camions, un centre d’approvisionnement de carburant, un atelier de maintenance et des bureaux. Le logement ne fait pas partie des priorités. Nous occupons l’appartement du chef d’atelier et gardien qui jouxte le dépôt. Cette installation provisoire, censée ne pas dépasser quelques mois, va en fait durer plusieurs années !

Le succès qu’escomptent mes parents à la faveur du déménagement n’est pas tout à fait au rendez-vous. Notre parc de véhicules passe à une douzaine de camions, mais ne va guère au-delà. Le trafic de coke et de houille, notre marché traditionnel, périclite. Le “bennier” qu’est mon père essaie de trouver d’autres marchés. Il développe le transport de fruits et légumes dans les trajets internationaux et de produits pétroliers, que lui confient des intermédiaires de transport. Cela représente encore une fois des investissements importants et implique également un jeu avec les licences de transport de l’entreprise. Le transport hors des frontières est alors étroitement réglementé et les licences accordées au compte-gouttes, une pour chaque camion. Mes parents prennent des risques, réalisent une ou deux fois des missions sans avoir tous les titres nécessaires, ce qui leur vaut de lourdes amendes.

Photos : © Norbert Dentressangle

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