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Directeur d’études à l’École des Hautes Études en Sciences sociales, spécialiste de l’histoire des entreprises et du travail à l’âge industriel, Patrick Fridenson s’est intéressé de près à l’histoire et à l’économie de la numérisation. Ayant récemment publié un article intitulé “Google, une entreprise de sélection”, il nous a paru être le grand témoin idéal pour analyser l’histoire – encore courte ! – de cette start-up devenue en moins de dix ans une entreprise multinationale qui pèse en Bourse deux fois plus que General Motors et Ford réunis…
Vous êtes historien du temps présent, pouvez-vous nous donner une définition de cette désignation ?
Cela signifie étudier l’histoire des quarante dernières années. Mais il convient de ne pas s’y limiter et de pratiquer une démarche de navigation. Je peux tout aussi bien écrire sur Google que remonter à l’héritage des anciennes technologies japonaises. Je “campe” dans les entreprises et je “navigue” dans le temps.
“Il m’a semblé que les mutations des conditions de l’activité intellectuelle entraînées par les NTIC, comme le fax, le PC ou Internet appelaient une attention immédiate des historiens.”

Pourquoi un universitaire tel que vous s’est intéressé au cas Google ?
J’ai toujours estimé que, aux côtés d’autres sciences sociales, l’histoire avait son mot à dire dans l’interprétation des changements se produisant sous nos yeux. En particulier, il m’a semblé que les mutations des conditions de l’activité intellectuelle entraînées par les NTIC, comme le fax, le PC, Internet ou les moteurs de recherche, appelaient une attention immédiate des historiens. Si je me suis intéressé très tôt à Google, à un moment où bien des cadres des entreprises privilégiaient encore d’autres moteurs, c’est parce que, comme pour d’autres universitaires de par le monde, le potentiel de valeur de Google m’apparaissait évident, tant pour l’identification des contenus pertinents que pour l’accès à ceux-ci. Les moyens de communication et leur évolution sont des éléments essentiels de la relation entre entreprise et société. Alfred Chandler, le grand historien américain qui vient de nous quitter, a montré le rôle majeur du télégraphe dans la montée en puissance de l’économie américaine au XIXe siècle. Plus près de nous, des historiens japonais ont montré comment l’usage du fax avait profondément transformé l’économie japonaise qui était partiellement handicapée dans sa communication avec le monde extérieur par les caractères Kanji. Le cas Google m’intéresse parce qu’il éclaire le secteur des industries de haute technologie, mais aussi au-delà, parce qu’il est une clé de compréhension pour l’avenir des entreprises et notamment pour contribuer à redéfinir le modèle de la firme innovante.
Que faut-t-il retenir de l’histoire récente de Google ?
La première chose à souligner, c’est que Google doit son succès à l’extrême exigence du public auquel il s’adressait à l’origine, à savoir des milieux scientifiques très qualifiés et des étudiants. Cet élément est décisif et le paradoxe mérite d’être souligné. Les fondateurs de Google sont eux-mêmes d’anciens doctorants qui étaient, dans un premier temps, obsédés par la création d’un moteur de recherche qui puisse satisfaire une élite. Ils ont donc élaboré un algorithme très performant et le résultat a été un succès mondial quasi immédiat ! Le deuxième élément que je mets en lumière, c’est l’importance et l’influence de l’environnement sur la création et la réussite de Google. L’objectif initial des fondateurs était de faire leurs thèses de doctorat et, pour faire face aux coûts en matériel dont ils avaient besoin, ils ont obtenu une aide de l’État américain, en l’occurrence de la National Science Foundation. Puis, le succès aidant, ils ont constitué un capital dans lequel se sont investies deux universités (qui sont toujours présentes) et des sociétés de capital risque spécialisées dans l’innovation. C’est cet environnement, où public et privé font “cause commune”, qui a présidé à la création et surtout au développement de Google. Pour moi, le message est celui de l’équilibre et du dialogue entre privé et public et de la confiance faite par ces deux puissances à la recherche fondamentale. Permettez-moi d’en profiter pour rendre hommage à l’inventeur français (!) du capital risque, Georges Doriot. Celui-ci s’est installé avant-guerre aux États-Unis, à la Harvard Business School, puis il y est resté comme enseignant. À partir de 1940, il a eu l’idée de créer une entreprise de capital risque, dont tout le capital risque moderne est l’héritier.
Photos : © Véronique Védrenne








