HE MAGAZINE - #11 - Sept. 13

Quand l’absence de soudure soude un destin Vallourec & Mannesmann Tubes

Article publié dans le magazine Histoire d'entreprises
Rubrique : Destin croisés

Pour aborder l’histoire de l’entreprise Vallourec & Mannesmann Tubes, leader mondial de la technologie du tube d’acier sans soudure, la rédaction d’Histoire d’Entreprises a posé quelques questions à Jean-Claude Cabre. Entré chez Vallourec en 1967, nommé Directeur Général en 1983 puis Président en 1995, Jean-Claude Cabre a orchestré l’opération de rapprochement avec Mannesmann, réalisée en 1997. Revenons avec lui sur l’histoire, ancienne des deux côtés du Rhin, de l’entreprise et sur les raisons qui ont amené Vallourec et Mannesmann à lier leur destin.

 

Vallourec et Mannesmann sont deux acteurs industriels historiques, en France pour le premier, en Allemagne pour le second. Avaient-ils, dès le départ, des points communs ?

VALLOREC ET MANNESMANN TUBESIls ont exercé, dès les origines, un métier commun. Ce métier repose sur une technologie qui a été inventée en Allemagne par les frères Mannesmann, en 1886. Ceux-ci ont mis au point un procédé de laminage qui a permis de produire des tubes en acier sans soudure par le perçage horizontal à chaud d’un cylindre plein. Les tubes sans soudure ont tout de suite présenté des avantages sur les tubes soudés, qui sont quant à eux fabriqués à partir d’un produit plat (une tôle, dont l’épaisseur et la largeur varie), soudé sur la longueur ou en spirale. Ces avantages, au premier rang desquels la prévention des risques de fuite, les ont destinés à des champs d’application plus exigeants. La technologie s’est très vite répandue, notamment dans le secteur de l’énergie. Les plus anciennes sociétés du groupe en France ont vu le jour durant la décennie 1890. Elles fabriquaient des tubes d’acier sans soudure grâce à l’exploitation d’une licence de fabrication Mannesmann.

 

Vous évoquez l’existence de plusieurs sociétés. Quand le groupe Vallourec a-t-il été formé ?

Le groupe s’est constitué grâce au rapprochement successif d’un grand nombre de petites sociétés de métallurgie spécialisées dans le tube. Côté France, les sites industriels les plus importants étaient implantés dans le Nord et en Bourgogne. Une première vague de rapprochement a eu lieu après la crise de 1929. En 1931, la société Vallourec a été créée pour piloter un partenariat industriel et commercial entre trois établissements : Les Tubes de Valenciennes, Les Ateliers de Louvroil et Les Forges de Recquignies. Son nom a d’ailleurs été formé à partir de la première syllabe de chacune des trois villes. Puis, de manière plus accrue encore, les rapprochements se sont poursuivis dans les années 1950 – c’est à ce moment là que les trois établissements de Valenciennes, Louvroil et Recquignies ont fusionné avec Vallourec pour former un groupe industriel d’envergure introduit à la bourse de Paris en 1957.

 

Quelle a été l’évolution de Mannesmann pendant ce temps-là ?

L’invention des frères Mannesmann a connu un succès tel qu’elle a conduit l’entreprise éponyme à un très fort développement dans les domaines des tubes d’acier sans soudure mais aussi des tubes soudés. Pendant un siècle, jusqu’à son rapprochement avec Vallourec en 1997, Mannesmann a nettement dominé le marché. Cette supériorité a perduré bien que l’entreprise ait accordé très tôt des licences de fabrication et que le brevet soit tombé dans le domaine public.

 

Mannesmann s’est illustré dans les tubes d’acier sans soudure et les tubes soudés. Qu’en est-il de Vallourec ?

VALLOREC ET MANNESMANN TUBESEn 1980, Vallourec possédait l’intégralité des sociétés françaises de tubes – soudés ou non. L’activité de tubes soudés était donc importante. Le groupe a alors engagé une réflexion sur son avenir et a abouti à la conclusion que l’activité des tubes sans soudure était plus porteuse que celle des tubes soudés. Vallourec a donc revendu progressivement ses unités de production de tubes soudés. La fabrication de tubes soudés, qui consiste à transformer un produit plat acheté à un sidérurgiste, est en effet une opération à faible valeur ajoutée. L’opérateur dépend de la matière première dont le prix, dans le secteur de la sidérurgie, est particulièrement fluctuant. Dans le domaine des tubes sans soudure, les acteurs ont davantage de marge de manœuvre. Pas besoin d’être un sidérurgiste important pour fabriquer les billettes d’acier nécessaires à leur fabrication. La filière a même intégré l’amont : aujourd’hui, le groupe exploite pour ses propres besoins quatre aciéries dans le monde.

 

Dans les années 1980 et 1990, Vallourec s’est donc fortement restructuré, alors que Mannesmann a conservé un large panel d’activités. Cela a-t-il joué un rôle dans le rapprochement qui a suivi ?

En Allemagne, l’activité de fabrication de tubes sans soudure (Mannesmann Röhrenwerke) se trouvait au sein d’un groupe (Mannesmann AG), qui s’était diversifié dans de nombreux domaines, notamment la mécanique et la téléphonie, et dans lequel elle a fini par représenter une part marginale. Au début des années 1980, Mannesmann Röhrenwerke avait une production équivalente à trois fois celle de Vallourec. Mais avec la contraction des marchés russes (après l’effondrement du bloc soviétique) et chinois (désormais en mesure de répondre à ses propres besoins), son chiffre d’affaires a fortement baissé, si bien qu’elle n’était guère en position de force au moment du rapprochement avec Vallourec.

 

Comment s’est opéré le rapprochement de Mannesmann et de Vallourec en 1997 ?

Comme je le disais, Mannesmann AG s’étant développé dans la téléphonie, devenue son secteur phare, l’activité de fabrication de tubes était forcément destinée à sortir du groupe. Parallèlement, Vallourec, qui s’était, on l’a vu, séparé des unités de fabrication de tubes soudés, cherchait à se développer à l’international. Or, dans les années 1990, les « lois du marché » avaient abouti à la constitution d’un leader national dans chaque pays d’Europe. La question d’un regroupement à l’échelle européenne commençait à se poser. Vallourec et Mannesmann AG sont donc entrés en négociation pour créer une filiale commune de fabrication de tubes sans soudure. Vallourec comptait mettre l’essentiel de ses activités dans la filiale et voulait donc disposer de la majorité dans le capital de la joint venture (55 %). Or, les Allemands, qui avaient inventé le procédé et pour qui Vallourec n’avait longtemps été qu’un petit concurrent, n’étaient pas prêts à accepter cette condition.

 

Comment la situation s’est-elle décoincée ?

Les Allemands se sont finalement dit qu’il valait mieux s’associer avec un partenaire qui connaît le métier et qui souhaite le développer, plutôt que de rester dans une holding désormais centrée sur les activités de téléphonie. Vallourec leur a suggéré d’acquérir en bourse 20% de son capital, ce qui leur permettait d’avoir un intérêt consolidé de plus de 50% dans la joint-venture. Ce raisonnement, bien que valable uniquement sur un plan économique, a rallié le personnel et les syndicats allemands. C’est ainsi qu’a pu voir le jour Vallourec & Mannesmann Tubes (V&M Tubes). La fusion s’est réalisée avec, côté français, la volonté de ne pas abuser de sa majorité dans V&M Tubes et de partager la direction de la joint-venture en prenant des décisions justifiées uniquement par des raisons objectives et jamais nationales. Ces règles de conduite ont permis de faire jouer à plein la synergie et la complémentarité entre les deux entreprises.

 

Aujourd’hui, comment Vallourec & Mannesmann évolue-t-il ?

Le groupe Vallourec a poursuivi son développement à l’international en rachetant la filiale brésilienne de Mannesmann en 2000, puis un concurrent américain en 2002 et en s’implantant en Chine. En 2005, il est devenu actionnaire à 100 % de V&M Tubes. Une suite assez logique étant donné que V&M Tubes n’englobait que les activités relatives aux tubes sans soudure de Mannesmann Röhrenwerke et que ce dernier, dans le contexte de l’OPA de Vodafone sur Mannesmann AG en 2000, avait été repris par le sidérurgiste Salzgitter. Aujourd’hui le Groupe Vallourec, devenu très international, reste une société française, cotée au CAC 40, avec une forte implantation industrielle sur le territoire (5000 salariés sur un total de 20000) alors que la part de son chiffre d’affaires réalisé en France est passée en trente ans de 90 % à moins de 5 %.

 

Propos recueillis par Ines de Giuli

he_10_160x205
  • Article paru dans Histoire d'entreprises - #11 - Sept. 13
  • Feuilleter ce numéro en ligne
  • S'abonner à Histoire d'Entreprises
  • Cokbaska , Cokbaska site , Cokbaska.Org , blog , seo Cokbaska Blog , Herkese Blog , Cokbaska MedyaTonya , Tonya Haber , Tonya , Trabzon , Trabzon Haberler , Trabzon Gündem , Tonya İnternet Haber , Gazeteler