HE MAGAZINE - #1 - Septembre 06

Quand le monde du travail entre aux Archives…

Article publié dans le magazine Histoire d'entreprises
Rubrique : Acteurs

[Extrait]

Inauguré et ouvert au public en 1993 à Roubaix (Nord), le Centre des archives du monde du travail résulte de la rencontre entre une institution, les Archives nationales, et un site industriel en attente de réhabilitation, la filature Motte-Bossut. Le CAMT a été mis en place pour pallier le manque de sources afférant à l’histoire économique et sociale, et pour permettre à toutes les personnes qui s’intéressent au monde du travail d’avoir accès à des sources uniques en leur genre, riches, fiables et faciles à consulter.

Interview de Françoise Bosman, Conservateur général du patrimoine et directrice du centre :

Le Centre des archives du monde du travail est-il unique en son genre ?

En France oui, malheureusement. En 1981, le ministre de la Culture avait pourtant décidé de créer cinq grands centres de ce type, un par inter-région (Est, Nord, Bretagne, Sud-Est et Sud-Ouest). L’idée était assez judicieuse car les archives des entreprises, des syndicats ou des associations souffrent, plus que n’importe quels autres fonds d’archives, lorsqu’on les extrait du tissu géographique où elles ont été produites. Qu’un fonds d’un cabinet ministériel aboutisse à Fontainebleau n’est jamais problématique : le ministère peut toujours affréter une voiture s’il a besoin de le consulter d’urgence. Mais si l’on archive à Roubaix le fonds d’une entreprise emblématique de l’Aveyron, les anciens salariés et les anciens patrons ne se déplaceront jamais jusqu’ici pour le consulter. Cette idée d’un maillage sur cinq grandes inter-régions était donc très pertinente. Le problème, c’est que l’État n’a pas eu les moyens de la réaliser. Le Centre de Roubaix a été créé, mais il est resté le seul et l’unique. Et de Centre régional, nous sommes brusquement devenus Centre national. Nous avons dû freiner l’élan qui nous portait à vouloir “sauver” les filatures de Roubaix-Tourcoing, les aciéries à Dunkerque, et tous les fleurons qui fermaient dans la région, afin de garder de la place pour tous les grands fonds de portée nationale qui nous attendaient – l’Aérospatiale et les Chantiers de la Méditerranée pour commencer.

Dans ce cas, où vont les fonds d’archives des entreprises d’envergure régionale ?

En principe, ils vont aux Archives départementales. Mais ce n’est pas toujours le cas. Il faut savoir que les fonds d’entreprise sont généralement énormes ; pour nos collègues archivistes départementaux, “manger” d’un seul coup deux kilomètres de rayons d’archives privées, sans perdre de vue les archives de la préfecture, du conseil général et de toutes les administrations déconcentrées de l’État, c’est un peu dur. C’est pourquoi ils font parfois appel à nous. Mais avant d’accepter un fonds de portée régionale, nous prenons soin de nous assurer que les archivistes départementaux ne peuvent pas ou ne veulent pas l’accueillir. Les Archives de France sont organisées en réseau, et nous ne faisons rien contre le réseau. Nous préférons aussi les fonds qui proviennent de la région Nord - Pas-de-Calais, avec laquelle nous avons évidemment une forte proximité. Comme je le disais tout à l’heure, il faut éviter de créer un divorce géographique entre les archives et leurs détenteurs. Notre but, c’est de faire en sorte que la salle de lecture du Centre ne soit pas le repaire unique des étudiants et des thésards, mais aussi celui des militants syndicaux ou associatifs, des salariés et des employeurs. Les Archives nationales sont depuis 1790 ouvertes à tous les citoyens, il ne faut pas que cela reste un voeu pieux. Je voudrais aussi rappeler que dans le domaine des archives privées, le transfert se fait de manière contractuelle : certains propriétaires veulent déposer au CAMT et nulle part ailleurs.

“N’importe quel chef d’entreprise qui met la clé sous la porte peut très bien raser ses bâtiments, liquider ses machines et mettre ses archives à la poubelle. Il n’y a aucune obligation en la matière.”

L’archivage est-il pour les entreprises privées une obligation ?

Bien sûr que non ! N’importe quel chef d’entreprise qui met la clé sous la porte peut très bien raser ses bâtiments, liquider ses machines et mettre ses archives à la poubelle. Hormis quelques livres de comptes qu’il faut conserver une dizaine d’années après la fermeture, il n’y a aucune obligation en la matière. Si l’entreprise n’a pas été déclarée en banqueroute ou en liquidation judiciaire, il peut ne rien rester du tout d’un site industriel ou commercial. Ce que nous faisons avec les donateurs privés est toujours une opération de gré à gré.

Lorsqu’une entreprise veut déposer ses archives au Centre, comment ça se passe ?

D’abord, avant que le fonds n’entre ici, il faut qu’il soit bien balisé juridiquement. Soit c’est un fonds donné à l’État par une entreprise ou un particulier. Soit c’est un fonds qu’on nous confie en dépôt et que le propriétaire peut reprendre quand il le veut. Et dans ce cas, j’ai besoin d’un contrat signé avant d’engager des frais de transport, de classement et de gestion. Soit, enfin, il s’agit d’un fonds acheté ; il devient alors une propriété de l’État, au même titre qu’un fonds légué.

Pourquoi acheter des archives ?

Le plus souvent, c’est pour rassembler des fonds éparpillés. Par exemple, nous avons acheté les archives de la ligne Paris-Lyon-Marseille parce qu’au XIXe siècle, le chemin de fer était privé, et que toutes les archives de cette époque ont été dilapidées. Aujourd’hui, ces fonds resurgissent chez les libraires et les collectionneurs, et bien évidemment ils se vendent à prix d’or. Cela nous arrive aussi d’acheter des archives lors de ventes aux enchères, chez Drouot par exemple.

Photos : © Véronique Védrenne

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