HE MAGAZINE - #6 - Décembre 08

Rustin, maître-expert bien au-delà de son nom…

Article publié dans le magazine Histoire d'entreprises
Rubrique : Un éponyme

La rustine… vous connaissez ? Qui n’a jamais réparé un pneu crevé lors d’une sortie à bicyclette ? Si c’est bien ce petit accessoire de caoutchouc qui a fait la célébrité de l’entreprise Rustin, celle-ci est désormais davantage orientée du côté de l’équipement ferroviaire.

Louis Rustin, fondateur de l’entreprise, a déposé le brevet de la rustine en 1921. - © Ets L. RustinLouis Rustin, quatrième du nom, est un dirigeant discret : s’il consent finalement à parler de son entreprise, c’est pour dire qu’il préfère les actions aux beaux discours. L’action, en ce moment, consiste à passer « du stade artisanal de généraliste de l’étanchéité caoutchouc à celui d’expert de précision de solution caoutchouc ». Un chiffre symbolise cette mutation : 574,8 km/h, le record du monde de vitesse sur rail Réseau Ferré de France/SNCF, sur la ligne Strasbourg-Paris, le 3 avril 2007, par l’AGV, la quatrième génération du TGV. Les joints-bavettes antidéflagrants disposés entre les rames sont en effet signés Rustin ! Pour l’entreprise, toujours implantée à la Chartre-sur-le-Loir, le temps de la rustine est donc bien loin… Celle-ci représente d’ailleurs moins de 1% du chiffre d’affaires !

LE FERROVIAIRE AU COEUR DE L’ACTIVITÉ  DE RUSTIN

Fournisseur d’Alsthom, Bombardier, Siemens, acteurs majeurs du transport ferroviaire, l’entreprise s’attelle en ce moment à un chantier majeur : la création d’un atelier expert dédié à cette activité. Une prévision d’investissement de près de deux millions d’euros pour un bâtiment qui comprendra deux lignes complètes, équipées des meilleures machines-outils européennes : une ligne pour l’extrusion en continu du silicone et une ligne vulcanisation aux normes « Iris », particulièrement exigeantes. Une presse à injection pour la finition complètera cet ensemble qui permettra de fabriquer ce nouveau mélange caoutchouc « classé feu-fumée », c’est-à-dire non fumigène et non toxique pour le transport.
Rustin surfe donc sur l’envolée du transport en commun, tout en continuant de concevoir sur mesure et à façon aussi bien des joints de réfrigérateurs que des joints pour les bâtiments industriels, ou encore des élastiques pour les sardines des tentes de camping ! « Nous sommes présents sur tous les marchés, mais leader nulle part », constate Louis Rustin. Pourtant la mutation annoncée cette rentrée est emblématique…

« Rustin surfe sur l’envolée du transport en commun, tout en continuant de concevoir sur mesure aussi bien des joints de réfrigérateurs que des joints pour les bâtiments industriels, ou encore des élastiques pour les sardines des tentes de camping ! »

LES ÉLÉMENTS DE LA RÉUSSITE

Présent sur les marchés mondiaux, en Europe, aux États-Unis (Rustin y est leader dans l’étanchéité de façades d’immeubles, spécificité américaine), en Chine ou encore en Corée, Rustin se fait fort de concevoir et fabriquer en France, tout en restant à un prix convenable pour un marché sans cesse tiré vers le bas par la concurrence asiatique… « Les Asiatiques n’ont pas notre expertise. Ils sont souvent en totale contradiction avec les cahiers des charges, même à moindre prix.Nous sommes donc tranquilles ! » La globalisation ? Une chance pour Rustin !
La réussite de cette PME (rappelons qu’elle emploie quatre-vingts personnes, et possède une filiale en Espagne), c’est le fruit de son expérience : respect total de l’environnement, expertise métier et innovation permanente sur mesure. L’expertise «métier » passe par la recherche et la maîtrise moléculaire : le joint caoutchouc (et tous ses dérivés), c’est d’abord une molécule, créée, testée, puis homologuée en laboratoire, une fois validée avec le client concerné. Son corollaire est la maîtrise des techniques du caoutchouc : extrusion (réalisation à chaud d’une pièce), moulage, calandrage (travail de feuille caoutchouc vulcanisée), puis finition.
Bien sûr l’innovation permanente sur le plan de la chimie va de pair avec l’investissement technologique. Un nouveau produit est mis au point en trois mois, entre la date de la demande et sa validation pour maquettage, qui marque son entrée dans le process industriel. Une réactivité au marché qui permet à l’entreprise de s’adapter aux besoins d’une clientèle multiple et chaque fois différente. Louis Rustin n’exprime qu’à peine un autre élément clef : avec cent cinquante ans d’histoire, il n’est pas près de venir, le nouveau concurrent qui saurait mettre en péril Rustin SA. En économie, on appelle cela la barrière à l’entrée…Quel compétiteur pourrait rivaliser avec une telle expérience ?

ÊTRE ÉPONYME, ÇA APPORTE QUOI ?

Un supplément d’âme et, plus encore, une certaine conscience de soi… Louis Rustin résume cela ainsi : « Une vision à long terme, fortement nécessaire sur un marché où les innovations sont lentes et jamais dans la rupture. » C’est aussi la conscience d’un devoir d’héritier, parce que l’entreprise est le patrimoine de la famille Rustin et que les fonds propres représentent 80 % du total bilan (un taux assez rare pour le noter !). Hériter d’un tel outil, c’est d’abord faire ses preuves. « Grandir avec les gars », puis être assez humble pour partager leur quotidien, enfin devenir capable d’inventer l’avenir, en le regardant avec « envie »… C’est cette vision de l’avenir qui fait toute la différence et qui permet de passer d’une étape à l’autre. Exemple : il y a plus de quinze ans, des préoccupations concernant la santé des employés ont provoqué le rejet de toute solution comportant des toxicités techniques (chlore, etc.). Du coup, lorsque les normes environnementales sont devenues obligatoires, Rustin avait un train d’avance, et l’intérêt particulier rejoignait l’intérêt stratégique pour le client… Autre exemple : l’entreprise a conservé l’autoclave, une vieille technique que l’on pensait supprimer, mais que l’intuition et le bon sens (toujours la sécurité et l’hygiène) ont permis de conserver. Aujourd’hui, cette technique s’avère complètement adaptée aux nouvelles contraintes…
« Les PME françaises ont connu une croissance de 15 à 17 % depuis cinq ans ; les éponymes, elles, ont progressé de 37 % », résume Louis Rustin. En l’écoutant, on se met à rêver de jours meilleurs où, en lieu et place de structures holdings qui standardisent, le paysage économique français retrouverait un visage humain : des entreprises incarnées, qui savent d’où elles viennent…

Jérôme André-Peylet
(Rubrique réalisée sur une idée de Bernard Logié)

Photos : © Ets Louis Rustin

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