Tandis que Salins-les-Bains dévoile les évolutions de l’industrie salinière et de ses techniques, Arc-et-Senans donne à voir l’ouvrage d’un architecte « utopique » au faîte de sa gloire dans les années 1770. Deux univers et deux ambiances pour deux salines que tout semble a priori séparer, excepté l’histoire.
La Franche-Comté est l’un des berceaux français de l’exploitation du sel (1). Au Moyen Âge et à l’époque moderne, le sel est un élément vital et omniprésent : outre la conservation des aliments, il est utilisé pour les besoins de l’élevage, la préparation des cuirs et de nombreuses médications. Au XIXe siècle, les progrès de la chimie démultiplient les applications du sel dans le domaine industriel. La pratique du thermalisme renouvelle quant à elle son usage médical. De nos jours encore, le sel ne prend pas uniquement place dans nos assiettes : il est employé dans la fabrication du savon, l’industrie textile, la synthèse des plastiques ou encore le nucléaire !
La valeur du sel, elle, a fluctué au fil du temps. Au Moyen Âge, le sel génère une activité économique florissante qui attise les convoitises. Il sert de monnaie d’échange et devient l’objet d’une mainmise royale par le biais d’un impôt, la gabelle, qui représente une ressource financière importante pour la monarchie. Les salines se retrouvent sous la coupe des familles les plus puissantes. Le site de Salins-les-Bains, qui produit environ 7000 tonnes de sel par an en 1467, soit 20 tonnes par jour en moyenne, est aux mains des Habsbourg avant de passer sous la houlette de Louis XIV en 1678 (2).
Aux XVIIe et XVIIIe siècles, Salins-les-Bains demeure l’une des plus grandes salines européennes mais son rythme de production tend à s’essouffler car les ressources en bois – source d’énergie indispensable à la fabrication du sel – se réduisent. L’approvisionnement du combustible s’effectue sur de plus longues distances, ce qui entame la compétitivité du site. La situation de la saline, enserrée dans les murs de la ville, empêche également toute velléité d’extension. On projette donc, à la fin du XVIIIe siècle, de transférer la production sur le site d’Arc-et-Senans, retenu pour sa proximité avec la forêt de Chaux.
Construite entre 1774 et 1779, la saline royale d’Arc-et-Senans est vouée à prendre le relais de Salins-les-Bains. Mais le nouveau site connaît dès ses débuts des difficultés en matière de productivité et de rentabilité. Seulement 40000 quintaux de sel sont produits chaque année au lieu des 60000 escomptés. Arc-et-Senans reste surtout tributaire de sa voisine, qui fournit tout à la fois la main d’œuvre et la matière première : la saumure, captée dans les galeries souterraines de Salins, parvient à Arc-et-Senans grâce à un saumoduc de 21 kilomètres de long ! Pas moins de 135 000 litres de saumure transitent ainsi chaque jour entre les sites, avec des pertes importantes estimées à 30%.
« La saumure, captée dans les galeries souterraines de Salins, parvient à Arc-et-Senans grâce à un saumoduc long de 21 kilomètres ! »
Les deux salines sont censées être complémentaires. À Salins-les-Bains, un ensemble de dispositifs techniques permet de capter, de canaliser puis de stocker les saumures, dont une partie est ensuite acheminée à Arc-et-Senans à des fins de traitement. L’autre partie est transformée sur place. Lors d’une première opération appelée la « cuite », la saumure est chauffée dans d’immenses cuves en métal, les « poêles », afin que l’eau s’évapore tandis que le sel cristallise. Celui-ci est ensuite recueilli par les sauniers qui le laissent égoutter, puis stocké dans des tonneaux où il sèche durant quarante jours.
À Arc-et-Senans, on traite le sel en provenance de Salins : la saumure passe au travers d’un bâtiment de graduation, où elle est soumise à l’évaporation naturelle, puis elle tombe dans des fours, d’où le sel sort en fusion avant de se cristalliser à l’air. Avant d’être pensé comme le cœur d’une ville idéale (voir encadré à la fin de l’article), le site est donc conçu comme un lieu de production fonctionnel optimisé grâce à une organisation rationnelle. La disposition semi-circulaire des bâtiments vise à faciliter la surveillance des ouvriers et à contrôler leurs déplacements.
Dans les usines, le savoir-faire évolue peu malgré quelques changements qui affectent les procédés d’extraction et de fabrication. Seul le sondage, introduit consécutivement à la découverte de bancs de sel gemme, modifie les conditions de production. À Salins-les-Bains, on adapte les équipements hydrauliques du XVIIIe siècle afin de pomper une saumure très concentrée (jusqu’à 330 grammes de sel par litre) mais l’évaporation, la récolte, la manutention ou encore le séchage conservent le même outillages. Le métier de saunier en revanche se masculinise dans la première moitié du XIXe siècle (3) : les conditions de travail sont particulièrement pénibles dans les ateliers de production du sel, les bernes, où les corps sont soumis à rude épreuve devant les poêles. Les ouvriers sont plongés douze heures par jour dans une atmosphère étouffante au milieu de la chaleur, de l’humidité et de la sueur. Le contact permanent avec le sel retarde la cicatrisation en cas de coupure.
Si la saline de Salins-les-Bains est restée en activité jusqu’en 1962, celle d’Arc-et-Senans a fermé ses portes dès 1895. Il a fallu attendre les années 1960 pour voir émerger des projets de sauvegarde et de restauration qui s’inscrivent dans le sillage de l’œuvre ledolcienne et de sa dimension utopique. C’est d’ailleurs comme monument architectural représentatif du siècle des Lumières que la saline finit par être classée au patrimoine mondial de l’Unesco en 1982. On oublie qu’il s’agit aussi du premier site industriel à intégrer cette liste… Aujourd’hui, le site de Salins-les-Bains a rejoint Arc-et-Senans sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco. Désormais, les deux sites ne sont plus considérés isolément mais comme appartenant à un même ensemble préservant et offrant aux yeux du public les vestiges de la production de sel ignigène.
Fanny Desseauve
Photos : © Musées des Techniques et Cultures Comtoises
Claude-Nicolas Ledoux, architecte visionnaire
La Saline Royale d’Arc-et-Senans est le chef-d’œuvre de Claude-Nicolas Ledoux (1736-1806), architecte bisontin « visionnaire ». Nommé inspecteur des salines de Franche-Comté et de Lorraine, il conçoit la future saline royale comme l’extension « idéale » de la saline de Salins-les-Bains. L’architecte a le projet de construire une cité idéale dont le noyau central serait constitué par la saline. Il en exposera les plans et les développements dans un ouvrage publié en 1804 : L’Architecture considérée sous le rapport de l’art, des mœurs et de la législation. Cette Cité Idéale se serait déployée en cercle autour de la saline, présentant une symétrie parfaite des bâtiments, quels que soient les points de vue… Une utopie inachevée mais qui reflète bien l’idéal de progrès qui a irrigué tout le siècle des Lumières.
NOTES
(1) Les premières traces d’activité dans la région remontent au Ve millénaire avant J.-C. et la présence de cette ressource a constitué un facteur d’attraction des populations durant des siècles.
(2) Paul Delsalle, « Les ouvrières des salines de Salins (Jura), XVe-XVIIIe siècles », Histoire, économie et société, 2006, n° 1, p. 15-31.
(3) À la fin du XVIIIe siècle, des femmes exerçaient encore la fonction de tireur de sel. Jusqu’en 1825, d’autres se chargent du conditionnement et du transport du sel.





