HE MAGAZINE - #12 - Novembre 15

Un Français aux Amériques – Éleuthère Irénée Du Pont de Nemours

Article publié dans le magazine Histoire d'entreprises

E.I. Du Pont de Nemours, aujourd’hui, c’est le nom d’un grand groupe américain de chimie dont le chiffre d’affaires avoisine les 25 milliards d’euros. Le nom de l’entreprise qui inventa le nylon, le lycra et le teflon. C’est aussi et d’abord le nom d’un jeune Français, disciple du chimiste Lavoisier, qui émigra aux États-Unis au tout début du XIXe siècle. Et qui deux ans plus tard, repartit en France chercher le savoir-faire et les machines qu’il ne trouvait pas dans son pays d’accueil pour fonder dans le Delaware une fabrique de poudre à canon.

 

Eleuthère-Irénée-Du-Pont-de-Nemours-©Hagley-Museum-and-LibraryDans la famille Du Pont de Nemours, il y a d’abord le père, Pierre Samuel Du Pont. Fils d’un horloger, protestant, l’homme est un véritable tourbillon, un « insatiable remueur de projets et d’idées »1 : journaliste, écrivain2, économiste et physiocrate3, homme politique4, entrepreneur, diplomate… Nous ne citerons ici qu’un seul de ses faits d’armes, parce qu’il a son importance pour la suite de notre histoire : sa participation, en 1783, à la négociation et à la rédaction du Traité de Versailles qui met fin à la guerre d’indépendance des États-Unis d’Amérique. C’est à cette occasion qu’il rencontre Thomas Jefferson, premier ambassadeur de la nouvelle nation en France et futur président américain. Ce dernier s’avérera une précieuse aide lorsque Pierre Samuel et sa famille émigreront outre-Atlantique. C’est également à cette occasion que Louis XVI autorise Pierre Samuel à accoler “de Nemours” à son nom d’origine5.

Pierre Samuel a deux fils, Victor et Éleuthère Irénée. Il fait nommer le premier secrétaire non appointé à l’ambassade de France à New York (alors capitale des États-Unis) et, grâce à ses liens d’amitié avec Lavoisier, fait entrer le second à la Poudrerie Nationale d’Essonnes, dont Lavoisier est le directeur. Irénée est un passionné de chimie. À l’âge de seize ans, il a déjà rédigé un mémoire sur l’épaisseur que doivent avoir les murs d’un magasin de poudre afin de résister à une explosion. Lavoisier le prend sous son aile.

En 1789, Pierre Samuel est élu député pour le Tiers-État. Il défend les principales réformes, mais dès 1792, il prend ses distances avec le nouveau régime. Au printemps 1794, il est arrêté et emprisonné en compagnie de Lavoisier. Lavoisier est guillotiné ; Pierre Samuel échappe de peu au même sort – pour la simple raison que Robespierre vient de tomber en disgrâce. La fin de la Terreur rassure Pierre Samuel, mais un climat menaçant continue de peser sur la famille. En 1797, l’imprimerie que Pierre Samuel avait créée est pillée et lui-même est emprisonné quelque temps, suspecté de royalisme. Cette fois, c’en est trop. Pierre Samuel et ses fils décident de quitter le pays, persuadés qu’ils trouveront plus de sécurité et de considération aux États-Unis.

Le 2 octobre 1799, la famille embarque à bord de l’American Eagle à La Rochelle. En janvier 1800, après une traversée des plus périlleuses, les Du Pont foulent enfin le sol américain. Ils ne sont pourtant pas au bout de leurs peines et les difficultés Dessin-des-machineries-de-la-manufacture-©Hagley-Museum-and-Libraryfinancières ne tardent pas à s’accumuler. Pierre Samuel ne parvient pas à mettre en œuvre le projet qu’il a en tête depuis de longues années et pour lequel il a levé des capitaux auprès de ses amis parisiens : acheter des terres en Virginie et dans le Kentucky, les lotir et les revendre à des colons. Son projet échoue, de même que diverses entreprises ultérieures6. C’est à l’automne 1800 que le destin des Du Pont s’infléchit. Irénée se rend à une partie de chasse avec un ami de son frère, le colonel Toussard. Ayant épuisé leur provision de poudre, les deux hommes s’arrêtent à la boutique d’un village voisin pour en acheter. Irénée s’étonne que la poudre soit d’origine anglaise.

Toussard lui explique que la poudre américaine est de fort mauvaise qualité et, qui plus est, extrêmement chère. L’idée germe alors dans le cerveau d’Irénée : lui qui est chimiste et qui connaît parfaitement la fabrication de la poudre, pourquoi ne créerait-il pas sa propre fabrique ?

Peut-être que les choses ne se sont pas exactement passées ainsi. La belle-sœur d’Irénée, l’épouse de Victor, relate que le colonel Toussard a simplement indiqué à Irénée l’existence d’un établissement en Pennsylvanie où l’on fabrique de la poudre, qu’Irénée a souhaité visiter la manufacture et qu’une fois sur place, il s’est montré très surpris des méthodes extrêmement archaïques utilisées.

Mais quelles que soient les circonstances de son apparition, l’idée fait son chemin et Irénée se montre des plus résolus. Il possède le savoir-faire, la concurrence est quasi inexistante et surtout, le marché est immense : si l’armée américaine utilise de la poudre, elle n’est pas la seule. Les pionniers partis à la Conquête de l’Ouest en ont besoin pour chasser et défricher ; les entrepreneurs de mines, les constructeurs de travaux publics et les planteurs des États du Sud l’emploient pour foudroyer les roches…

 

Le 2 octobre 1799, la famille embarque à bord de l’American Eagle à La Rochelle.
En janvier 1800, après une traversée des plus périlleuses, les Du Pont foulent enfin le sol américain.

 

Manufacture-Brandywine-River©Hagley-Museum-and-LibraryLa seule chose qui manque au jeune homme, ce sont des machines performantes, des techniciens aguerris pour les faire fonctionner et des capitaux pour lancer sa société. S’il peut trouver des capitaux aux États-Unis, les machines et les techniciens les plus en pointe se trouvent en France. « Qu’à cela ne tienne », lui lance son père, toujours aussi remuant et audacieux, « retourne en France chercher ce qu’il te faut ! »

En janvier 1801, un peu plus d’un an après son arrivée à Newport, Irénée traverse donc l’Atlantique en sens inverse. Pierre Samuel écrit à son ami Jefferson : « Son voyage en France a pour but de rapporter des machines en cuivre et en bronze, qu’il ne pourrait exécuter ici ni aussi vite, ni aussi bien, pour le triple de la valeur… J’ose vous répondre qu’il enverra des boulets à un cinquième de distance de plus que ne vont les boulets anglais et hollandais. »7 À vrai dire, il s’agit de réaliser un véritable transfert de technologie.

Or, la poudre noire est un produit stratégique. Il faut donc obtenir l’accord de l’État français, c’est-à-dire de Bonaparte. Étonnamment, celui-ci se laisse assez facilement fléchir. Sans doute se réjouit-il qu’une fabrique française mette fin au monopole des Anglais sur le marché américain de la poudre. N’oublions pas qu’au début de l’année 1801, la France est encore en guerre contre le Royaume-Uni et d’autres nations européennes regroupées au sein d’une coalition8. Tout ce qui peut nuire à ses ennemis ne peut que faire plaisir à Bonaparte… De ce fait, le gouvernement français se montre très généreux envers Irénée. On lui cède les machines à prix coûtant (notamment des meules de marbre qui broient très finement la poudre), on lui révèle les dernières techniques de fabrication mises au point depuis son départ, on l’autorise même à recruter de la main-d’œuvre parmi les ouvriers de la Poudrerie Nationale d’Essonnes.

Six mois plus tard, Irénée rentre en Amérique. Durant la traversée, il rédige minutieusement le plan financier de sa nouvelle société. Il a des idées très précises, notamment sur la composition du produit : on respectera les proportions recommandées par Lavoisier, à savoir 75 % de salpêtre (que l’on fera venir des Indes et du Chili), 10 % de soufre (qu’on ira chercher en Sicile) et 15 % de charbon de bois (que l’on pourra fabriquer sur place), et on suivra précisément les étapes de fabrication : les trois ingrédients seront humidifiés, pulvérisés, puis soigneusement malaxés. La poudre obtenue sera ensuite pressée en pains compacts afin de la débarrasser de toute humidité. On effectuera alors le grenage, qui consiste à concasser les pains et à faire passer la poudre à travers des tamis de calibres différents selon la grosseur du grain que l’on désire obtenir. Puis, touche finale, viendra le polissage9.

Publicité-poudre-DuPont-©Hagley-Museum-and-LibraryUne fois la traversée effectuée, Irénée se met en quête de l’emplacement le plus adéquat pour sa manufacture. Il déniche à Wilmington, dans l’État du Delaware, une ancienne ferme installée près d’une rivière. La présence d’un cours d’eau est essentielle, pour au moins deux raisons : d’une part c’est grâce au courant qu’on pourra générer l’énergie qui actionnera la machinerie ; d’autre part la voie fluviale est stratégique pour livrer les matières premières et expédier les produits finis.

La “Manufacture de poudre de guerre et de chasse des États-Unis d’Amérique” est officiellement fondée le 19 juillet 1802. Deux ans plus tard, malgré des débuts un peu difficiles, 44 907 livres de poudre sortent des ateliers de la manufacture et Irénée prend pour la première fois un brevet au nom de la compagnie.

Dès ses débuts, Irénée accorde une grande importance à la sécurité. La poudre noire étant un produit extrêmement explosif, il fait tout pour diminuer les risques d’accident : les ouvriers ne doivent rien porter sur eux de métallique ; leurs chaussures sont cloutées de chevilles de bois ; les supports des machines sont faits de bois dur. Toutes ces précautions n’empêchent cependant pas que se produisent plusieurs terribles explosions. La plus importante a lieu en 1817. Le bilan humain est de 49 morts. Toutes les maisons d’habitation alentour sont détruites. Plus de 50 000 tonnes de poudre stockées dans les magasins sont perdues. Il faut repartir de zéro. Mais les efforts mis en œuvre seront bientôt couronnés de succès : en 1820, la société devient le premier fournisseur de poudre du gouvernement américain et lorsque Irénée meurt, le 31 octobre 1834, elle est la plus importante fabrique de poudre au monde.

Après la mort d’Irénée, l’entreprise continue de croître, se lançant dans la production de dynamite et de “poudre sans fumée”. À partir des années 1920, elle accentue ses efforts de recherche et développement dans les produits chimiques10. D’où la création en 1928 du néoprène, le premier caoutchouc synthétique et, en 1935, du nylon. La découverte de la lucite puis celle du téflon suivront quelques années plus tard. Après la Seconde Guerre mondiale, l’entreprise s’ouvrira à des marchés plus diversifiés, tels l’agriculture et les produits phytosanitaires, la nutrition, les colorants, les produits de sécurité et de protection, les matériaux électroniques, et on en passe !

Forte du succès mondial qu’on lui connaît, E. I. Du Pont de Nemours and Company est aujourd’hui l’une des plus anciennes entreprises américaines.

 

Claire Moyrand

 

1 Dermigny Louis, Aux origines de la Du Pont de Nemours, in Revue d’histoire des colonies, tome 44, n° 156-157, 1957, pp. 285-310.

2 Il a écrit des ouvrages sur l’économie, la politique, la physiologie, l’histoire naturelle, la physique générale… Citons entre autres : De l’Origine et des progrès d’une science nouvelle, 1767; Table raisonnée des principes d’économie politique, 1775 ; Sur l’éducation nationale dans les États-Unis d’Amérique, 1800.

3 La physiocratie est une école de pensée économique et politique, née en France vers 1750, qui conçoit la liberté du commerce comme premier principe de politique économique.

4 Il est nommé inspecteur général des manufactures en 1774 ; il intervient dans la préparation des traités de commerce avec l’Angleterre en 1786 ; Calonne le fait nommer conseiller d’État et commissaire général du Commerce.

5 La chose est cependant sujette à caution ; on dit aussi qu’il aurait obtenu cette autorisation pour ses bons travaux en économie aux côtés de Turgot ou encore qu’il ajouta de Nemours à son nom au moment de siéger en tant que député du Tiers-État à l’Assemblée Constituante (plusieurs autres députés portant déjà le nom de Du Pont).

6 Voir une description précise de ses mésaventures dans l’article de Fohlen Claude, L’échec américain de Pierre Samuel Du Pont de Nemours, 30 mai 1974, in Revue française d’histoire d’outre-mer, tome 61, n° 224, pp. 459-460.

7 Voir Du Pont de Nemours, de la poudre au nylon, Max Dorian, Paris, Plon, 1961.

8 Un traité de paix sera signé en 1802, mais il ne durera qu’un an. En 1806, Napoléon instaurera le Blocus continental dont l’objectif est de ruiner le Royaume-Uni en l’empêchant de commercer avec le reste de l’Europe.

9 Voir Ces étonnantsDu Pont de Nemours, William H. A. Car, traduction de Jane Fillion, Paris, Éditions de Trévise, 1967.

10 Voir Du nylon et des bombes : Du Pont de Nemours, le marché et l’État américain, 1900-1970, Pap Ndiaye, Paris, Belin, 2001.

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