HE MAGAZINE - #7 - Juillet 09

Un grand magasin oublié, le Bazar Bonne-Nouvelle

Article publié dans le magazine Histoire d'entreprises
Rubrique : Un texte

En 1835, à la surprise générale des Parisiens, un négociant en fers publie deux plans d’affaires concernant le lancement d’un nouveau grand-magasin dans le quartier Poissonnière. L’objet de ces brochures d’une quarantaine de pages est de trouver des actionnaires pour une société en commandite par actions afin de lancer le Bazar central du commerce, de l’industrie et des arts. Cette société au capital de 1,5 millions de francs de l’époque est créée en 1836, le bazar construit l’année suivante au numéro 20 du boulevard Bonne-Nouvelle, et l’activité du centre commercial inaugurée par le Préfet Rambuteau en avril 1838.

Gravure représentant le Bazar Bonne-Nouvelle - © BNFLe négociant en fers s’appelle André-Martin Labbé. Il est né en 1780 dans une riche famille d’hommes d’affaires parisiens. Après des spéculations diverses, il participe en 1817 à la fondation de l’usine métallurgique de Fourchambault dans la Nièvre. Retiré de cette affaire en 1824, il continue pendant dix ans une activité de négociant en fers et en fontes à Paris. Mais, devant l’arrivée des bazars à Paris, il a l’idée, vers 1829, de créer à son tour un établissement de ce type.

Extrait du Plan d’affaires n° 1 :
« L’établissement que j’ai le projet de former, rentre dans la classe de ceux connus sous le nom de Bazar, et le mode d’exécution que je crois convenir à une affaire de ce genre, est de la mettre en actions.
Mais, bazar et actions sont deux mots aujourd’hui mal sonnans, et quelques amis, craignant pour moi l’effet des préventions, me détournaient d’en faire usage.
Cependant, il faut des noms spéciaux à certaines choses pour les faire bien comprendre, et comme la langue française n’offre pas une grande variété en ce genre, j’ai cru qu’il y aurait de la puérilité à reculer devant des mots qui, après tout, ne sont pas coupables des abus ou des fausses combinaisons auxquelles on a pu les faire servir, et dont la défaveur, si tant est qu’elle soit sérieuse, a trop d’honorables exceptions pour qu’on doive regarder l’emploi de ces mots comme proscrit.
C’est donc sous le nom de bazar et sous la forme d’actions, que je persiste à présenter mon projet au public, ne voyant aucun inconvénient, non-seulement à subir, mais même à provoquer l’épreuve qui doit en résulter.
En effet, chacun étant averti par les souvenirs fâcheux que ces mots pourront lui rappeler, du danger qu’il y a d’entrer dans les affaires de ce genre sans les approfondir, devra apporter plus de soins et de sévérité dans l’examen de celle que je propose ; et si, comme j’aime à le croire, l’épreuve lui est favorable, il devra en résulter pour elle un genre d’intérêt non moins précieux que l’intérêt pécuniaire qu’on voudra bien y prendre, je veux dire cette espèce d’adoption à laquelle on est naturellement porté en faveur des choses de la bonté desquelles on a soi-même acquis la conviction. D’un autre côté, les préventions défavorables sous
l’influence desquelles je n’ai pas craint de me placer, ne peuvent être, pour les personnes qui voudront bien me prêter leur concours, qu’une garantie de plus des soins que j’ai dû donner à l’étude de cette affaire ; car il en est résulté pourmoi l’obligation de la faire, pour ainsi dire, doublement bonne, bien averti que j’étais qu’elle aurait à subir la plus rude des épreuves, celle des préventions. »

Quand le Bazar Bonne-Nouvelle sort de terre, c’est un palais commercial de 5 000 mètres carrés de surface s’étendant sur six niveaux (cinq étages et un entresol), comprenant trois cents boutiques en location, des salles de spectacles, un restaurant, un café, un marché en sous-sol, un bazar des ménagères au rez-de-chaussée et des galeries d’exposition de tableaux au sommet du bâtiment. Il s’agit du plus grand bazar de son époque, loin devant le Bazar de l’industrie française du boulevard Poissonnière ou de la quinzaine d’autres établissements de ce genre dont nous avons retrouvé la trace.

« Il s’agit du plus grand bazar de son époque, loin devant le Bazar de l’industrie française du boulevard Poissonnière ou de la quinzaine d’autres établissements de ce genre dont nous avons retrouvé la trace. »

Labbé conserve la gérance de la société du Bazar jusqu’en mars 1843 où il est remplacé par un spécialiste des placements industriels : Eugène Sala. Ce nouveau gérant conduit l’entreprise jusqu’à la fin de l’année 1850 quand, confronté à des difficultés financières inextricables, il met l’affaire en vente publique pour 500 000 francs – Labbé est alors devenu un rentier qui perçoit 2 400 francs par an de la part du Bazar, somme réversible à sa femme née Françoise Gillette Guyon de Jagny qu’il a épousée en 1803 ; lui-même décède en 1859. En 1863, le Bazar devient un vrai grand magasin à gestion unique sous le nom de « À la Ménagère ». Le local est racheté en 1899 par les Nouvelles Galeries et il brûlera en 1930 avant qu’une agence postale ne soit créée sur l’emplacement en 1965.

© Kress Library d’HarvardLa mémoire du Bazar aurait donc été perdue corps et âme si deux institutions n’avaient conservé les plans d’affaires et les comptes réels de cette entreprise. Nous avons retrouvé le premier business plan, daté de septembre 1835, à la Bibliothèque nationale de France où il dormait depuis 173 ans. Mais ce document ne contient pas de comptes prévisionnels. En revanche, la deuxième version, datée de décembre 1835, subsistait à la Kress Library de l’Université américaine d’Harvard avec les bons comptes.

À la BNF se trouvent aussi les procès verbaux de la société pour la période 1843-1850. C’est à partir de ces comptes que nous avons retracé la gestion de cette entreprise. Le calcul des écarts de chiffres d’affaires montrent que les comestibles étaient trop concurrencés pour être rentables (ils furent donc arrêtés en 1847 et remplacés par une salle de spectacles) ; le Bazar subissait aussi la présence de rivaux dans un périmètre proche (quartiers commerçants de la rive droite de la Seine) ; la location des boutiques était tributaire de la conjoncture économique et de la négociation des baux commerciaux; les objets de toilette, les vêtements et les meubles s’écoulaient bien ; enfin, les activités de service aux entreprises et les ventes de tableaux constituaient un apport intéressant en argent frais. Au total, les gérants ont atteint environ, le quart de leurs objectifs initiaux avec une gestion de « bon père de famille ».

Luc Marco - Université Paris 13
Photos : © BNF, Kress Library d’Harvard

L’extrait du Plan d’affaires n° 1 est reproduit in extenso in Luc Marco (2009), Histoire managériale du Bazar Bonne-Nouvelle, Paris, éditions l’Harmattan, collection « Recherches en gestion ».

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